Ruth Roellig et les lesbiennes Berlinoise des années 1930

Ruth Roellig

Le film Cabaret avec Liza Minelli a popularisé l’image d’un Berlin des années 1930 entre ouverture sexuelle et montée des dangers du nazisme. On y voyait la chanteuse Sally Bowles en garçonne, professant une sorte d’apologie de l’amour libre, y compris pour les femmes, comme dans le titre “Mein Herr.

Ce Berlin festif et accueillant qui danse toute la nuit fut aussi celui de Ruth Margarete Roellig, auteure d’un guide sur Les Lesbiennes de Berlin en 1928.

Ruth est née en 1878 dans la ville de Schwiebius, dans la province de Brandebourg. À cette époque, ce territoire situé à une vingtaine de kilomètres de la frontière avec la Pologne était sous administration de la Prusse, l’État fort de la toute jeune Allemagne, née en 1871. Elle y vécut pendant toute sa petite enfance entourée de ses parents, Anna et Otto Roellig. En 1887, alors que Ruth entre dans sa neuvième année, le couple emménage à Berlin : ce bouleversement est décisif dans la vie de Ruth. C’est dans cette grande ville que la petite fille puis la jeune femme va véritablement s’épanouir. Les parents de Ruth sont dans l’hôtellerie : un travail exigeant qui laisse sans doute Ruth assez libre. Ruth va à l’école et y prend goût. Elle valorise jusqu’à l’excès l’intelligence, les choses de l’esprit, le goût esthétique et la créativité artistique.

Ce que l’on sait d’elle vient de ses écrits. Elle publie un premier ouvrage en 1913, à l’âge de 25 ans. Pour vivre de sa plume, elle contribue à différents journaux à Berlin. Dans les années 1920, elle voyage beaucoup en Europe (en Finlande, à Bonn et à Paris). Ses premières contributions dans des journaux féministes et lesbiens datent du milieu des années 1920. Elle devient une collaboratrice régulière de Die Freundin (L’Amie) et du journal Garçonne. En 1928, elle publie un guide sur Les Lesbiennes de Berlin dont le prologue est signé par l’un des tout premiers sexologues de l’époque, le docteur Magnus Hirschfeld, militant de la « cause » homosexuelle en Allemagne.

Ruth Roellig

En 1930, alors que ce guide connaît une seconde réédition, elle rédige l’article « Lesbiennes et travestis » pour la collection de la comtesse Agnès Esterhazy intitulée Les Vices des femmes. Voici une photo de cette dernière dans un des nombreux films dans lesquels elle fit des apparitions. On notera le costume militaire masculin.

Ruth Roellig

Ces écrits prolifiques des années 1920-1930 permettent de se faire une idée du Berlin de l’entre-deux-guerres. Après 1937, de toute façon, Ruth Roellig cesse d’écrire non seulement sur les lesbiennes, mais aussi sur tout autre sujet. Il faut dire que son dernier ouvrage était antisémite, que Ruth fut une sympathisante nazie et qu’elle a eu sans doute intérêt dans le climat d’après-guerre à se faire oublier. Elle vécut après 1943, une fois sa maison de Berlin bombardée, dans une maison secondaire en Silésie, puis trouva refuge chez sa sœur. Elle y vécut semble-t-il avec sa compagne Erika un temps indéterminé et finit ses jours à Berlin le 31 juillet 1969, oubliée de tous.

Dans son guide Les Lesbiennes de Berlin, elle décrit ses semblables comme des femmes isolées, vivant sans se faire remarquer, dans le mépris social et dans la crainte, même si elles ne sont pas visées par l’article 175 du Code Pénal allemand. Le monde lesbien qu’elle décrit est donc un monde insulaire réduit ou circonscrit à quelques lieux de rencontre secrets connus des seules initiées. Les femmes qu’elle présente appartiennent pour elle à ce qu’elle considère comme une « race de prêtresses ». Le vocabulaire « racial » fait évidemment froid dans le dos. La référence aux prêtresses montre le poids de la culture antique dans les représentations de l’homosexualité à cette époque. Il indique aussi la valorisation des lesbiennes. Pour Ruth Roellig, et c’est notable, les lesbiennes ne sont « ni malades, ni inférieures » mais « différentes » et « égales aux êtres normaux ». Elle considère que l’homosexualité est naturelle et que le désir pour son propre sexe serait inné. Aucune culpabilité ne la travaille, aucune homosexualité refoulée apparemment. En 1928, Ruth est une militante de la cause lesbienne et une femme étonnamment libre.

La lesbienne selon Ruth se distingue par ses vêtements quand elle est dans des lieux très précis où elle peut se sentir libérée de toute considération sociale ou professionnelle. Elle se range dans le camp des lesbiennes masculines ou viriles, la « bubi », qui peuvent par exemple porter un tailleur noir composé d’une jupe droite unie et d’une veste de coupe masculine, revêtir le nœud papillon, la cravate, arborer un monocle et une coupe courte à la « garçonne ». Le travestissement joue un grand rôle dans la subculture lesbienne de Berlin. Ruth décrit des couples lesbiens imitant des « mariages » avec une partenaire virile et une partenaire féminine. Mais, pour Ruth, ces unions sont moins durables, car les femmes sont faibles et finissent par céder à la pression sociale. Elles deviennent aigries, finissent par se plaindre et devenir nostalgiques.

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