Sophia Yakovlena Parnok (1885-1933)

Mais dès janvier 1909, Sophia reprend sa liberté : elle divorce et s’installe seule à Moscou. Pour survivre, elle, la jeune fille bourgeoise qui n’a jamais manqué de rien, doit écrire des articles qu’elle vend aux journaux. Elle devient aussi librettiste d’opéra, poète et traductrice. La seconde partie de sa vie, qui commence après son divorce et son installation à Moscou, est marquée par la constante recherche d’argent. En revanche, elle ne manque pas d’amour et de femmes importantes dans sa vie. En 1914, âgée de 29 ans, elle rencontre la poétesse Marina Tsvetaieva (qui n’a alors que 20 ans). Voici Sophia vers 1914

Sophia Yakovlena Parnok

Et voici Marina

Sophia Yakovlena Parnok

Celle-ci va devenir son premier amour adulte sérieux et exclusif. Marina est pourtant bisexuelle et mariée à Sergueï Efron, l’homme de sa vie qu’elle a rencontré à 19 ans et dont elle est tombée amoureuse en un regard. Après deux ans de passion (relations de domination et soumission), les deux femmes se séparent. Cette relation tumultueuse semble avoir marqué les deux femmes sur le plan aussi bien personnel que poétique. Marina Tsvetaieva écrit un recueil de poèmes à L’Amie, tandis que Sophia publie son premier recueil intitulé Poèmes.  Marina Tsvetaieva est aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands poètes russes tandis que Sophia Parnok n’est presque plus lue. Mais Marina a refusé par la suite toute histoire sentimentale avec des femmes, alors qu’à l’évidence, elle était très attirée, pour ne plus souffrir (Sophia Parnok était sa « première catastrophe », écrivit-elle, incapable de pardonner ni d’oublier), tandis que Sophia a continué à rechercher la femme de sa vie.

En été 1917, Sophia fait la rencontre d’une actrice de cinq ans sa cadette : Lyudmila Erarskaya. Cette rencontre, à Moscou, se fait quelques mois avant Octobre Rouge, la Grande Révolution. Les deux femmes ne peuvent vivre leur amour dans la tempête révolutionnaire et toutes les deux fuient et se réfugient à Sudak, en Crimée, où elles vivent ensemble entre 1917 et 1922. Sur cette photo, on aperçoit les deux femmes en septembre 1918 sous la véranda de leur maison à Sudak. Sophia est assise au pied de Lyudmila qui se tient debout, adossée à une colonne, enveloppée dans un grand châle. Lyudmila est malade : elle souffre de tuberculose et aussi d’une maladie mentale, la paranoïa, qui lui fait voir des ennemis partout.

Sophia Yakovlena Parnok

Pendant cette période, il semble que la ferveur religieuse de Sophia s’accentue. Elle se convertit à l’orthodoxie, au moment où Lénine dénonce la religion comme l’opium du peuple. En 1922, les deux femmes rentrent à Moscou. Sophia tente de publier ses poèmes, mais le nouveau régime la tient comme particulièrement suspecte, à double titre : Sophia écrit des poèmes exaltant ouvertement le désir lesbien, et sa conversion à la religion orthodoxe en fait une ennemie de la Révolution bolchévique. Dans les années 1920, malgré une intense production poétique, elle ne parvient à publier que trois recueils (en 1923, 1926 et 1928).

Sophia Yakovlena Parnok

Après 1928, la censure communiste la réduit au silence total. D’après sa biographe, entre 1909 et 1932, c’est-à-dire les années qu’elle passa essentiellement à Moscou (en dehors des cinq ans à Sudak), Sophia dut changer 17 fois d’adresse à cause de la gêne. Entre 1928 et 1933, date de sa mort, elle vécut dans la pauvreté, la maladie (de Graves-Basedow : une maladie auto-immune de la thyroïde) et dans l’indifférence ou l’ignorance de son œuvre. Triste vie sur le plan matériel qui pourrait nous faire conclure à une vie étouffée… Mais, si elle ne fut ni riche, ni célèbre, elle n’en fut pas moins très heureuse et très aimée. En 1925, elle rencontra la mathématicienne Olga Tsuberbiller avec qui elle vécut jusqu’à ses derniers jours.

Sophia Yakovlena Parnok

Ce qui ne l’empêcha pas de tomber encore amoureuse, une dernière fois, en 1931, à 36 ans, d’une physicienne, Nina Vedeneyeva : un amour impossible qui lui inspira, parait-il, ses plus beaux vers. Leur rupture aurait accentué ses difficultés chroniques et elle mourut le 26 août 1933 d’une crise cardiaque dans un village près de Moscou.

Sophia Yakovlena Parnok

En 1979, près de 43 ans après sa mort, la philologue russe Sophia Polyakova publia pour la première fois un tiers de ses poèmes chez un éditeur de l’Ouest : Guerre Froide oblige, la censure demeure sur Sophia Parnok. Elle ne fut levée qu’en 1997, avec la publication en russe et en Russie de ses poèmes. Le tabou de sa sexualité demeure : Sophia est lue sans que jamais il ne soit dit aux étudiants que ses poèmes s’adressaient à des femmes qui furent ses seules muses.

Sans être militante, ni encore moins féministe, Sophia Parnok ne fut pas une lesbienne conventionnelle. Découvrant très tôt sa sexualité, elle décida de la vivre sans essayer de sauver les apparences : passions, évasions, voyages romantiques en pleine Révolution bolchévique dans une époque troublée marquée par de violentes vagues d’antisémitisme, de misogynie et d’homophobie ne laissent pas de surprendre. Cette femme fut étonnamment libre dans un cadre particulièrement contraignant. Certes, elle fut poète, mais contrairement à Marina Tsvetaieva, elle décida que son œuvre était moins importante que sa vie amoureuse. Toutes les femmes de sa vie lui survécurent bien des années et se soutinrent les unes les autres. C’est grâce à elles que les poèmes d’amour de Sophia Parnok et son existence donc nous sont encore connus.

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