Les 1001 vies de Billy Milligan de Daniel Keyes

Les 1001 vies de Billy Milligan de Daniel Keyes

Titre Français : Les 1001 vies de Billy Milligan (réédition de 2007), Billy Milligan, l’homme aux vingt-quatre personnalités (première édition)

Titre Original : The Minds of Billy Milligan

Auteur : Daniel Keyes

Date de Sortie : 1982

Nationalité : Américaine

Genre : Roman Contemporain, Roman Policier

Nombre de Pages : 637 pages

Éditeur : Le Livre de Poche

ISBN : 978-2-7021-3801-4

Les 1001 vies de Billy Milligan (réédition de 2007), Billy Milligan, l’homme aux vingt-quatre personnalités (première édition) : Quatrième de Couverture

Quand la police de l’Ohio arrête l’auteur présumé de trois, voire quatre viols de jeunes femmes, elle pense que l’affaire est entendue : les victimes reconnaissent formellement le coupable, et celui-ci possède chez lui la totalité de ce qui leur a été volé. Pourtant ce dernier nie farouchement. Son étrange comportement amène ses avocats commis d’office à demander une expertise psychiatrique. Et c’est ainsi que tout commence…

On découvre que William Stanley Milligan possède ce que l’on appelle une personnalité multiple, une affection psychologique très rare. Il est tour à tour Arthur, un Londonien raffiné, cultivé, plutôt méprisant, Ragen, un Yougoslave brutal d’une force prodigieuse, expert en armes à feu, et bien d’autres. En tout, vingt-quatre personnalités d’âge, de caractère, et même de sexe différents !

Les 1001 vies de Billy Milligan (réédition de 2007), Billy Milligan, l’homme aux vingt-quatre personnalités (première édition) : Avis Personnel

Les 1001 vies de Billy Milligan fait partie de ces livres qui vous hantent pour longtemps, tant par la qualité de son écriture (qui alterne entre polar, chronique judiciaire et médicale), que par son sujet, absolument fascinant – et d’autant plus qu’il raconte une histoire vraie.

Tout commence par une véritable enquête policière, menée à l’ancienne et qui rappelle les ambiances noires des films policiers des années 1980. Plusieurs jeunes femmes ont été violées et on cherche à démasquer le coupable. Les soupçons se portent vite sur Billy Milligan, qui semble instable mais ne cesse cependant de hurler son innocence, malgré les preuves qui s’accumulent contre lui. Petit à petit, on découvre que le jeune homme souffre de ce qu’on appelle une personnalité multiple, c’est-à-dire que cohabitent à l’intérieur de son esprit plusieurs « personnes » à part entière et très différentes les unes des autre. S’engage alors une course contre le temps et les institutions : les avocats de Billy et ses médecins parviendront-il à faire plier la machine judiciaire et à le faire soigner ? Comment ces différentes personnalités sont-elles apparues et comment cohabitent-elles au sein d’un même corps ? Est-il un manipulateur et un simulateur ?

Autant de questions qui sont développées par Daniel Kayes dans ce roman. Un livre qui au passage, lui a demandé non seulement des heures et des heures d’entretiens avec Billy Milligan et les personnes qui l’ont côtoyé plusieurs ans durant, mais aussi des années consacrées à ces rencontres et à trier tous les documents qu’il avait compilés. Il en résulte une œuvre très documentée et la plus proche possible de la réalité.

J’ai beaucoup apprécié cette volonté de l’auteur de tenter de nous expliquer pourquoi Billy en est arrivé là. Il ne nous le présente pas comme un simple fou psychopathe, mais nous raconte des éléments déterminants de son existence. Il nous montre par exemple comment son beau-père l’a traumatisé en le battant et le violant à de nombreuses reprises, ce qui aurait provoqué chez le petit garçon une dissociation de son esprit, le besoin de s’évader lors des moments les plus difficiles, etc.

Ce qui est absolument captivant dans cet ouvrage, ce sont justement les différentes personnalités de Billy Milligan. Elles sont toutes d’âge, de sexe, d’origine (sociale et raciale) différents. Il est très intéressant de remarquer qu’elles remplissent toutes un « rôle » différent. Certaines apparaissent lorsqu’il doit se défendre, d’autres lorsqu’il a mal quelque part, etc. Tout commence avec l’apparition de Shawn, un petit garçon sourd et muet, qui ne peut donc pas entendre ni comprendre les diverses remontrances et punitions. Il est vraiment fascinant de voir comment cohabitent ces personnalités, qui ne savent rien de leur « famille » (c’est ainsi que se nomment les différentes personnalités), comment sont nées petit à petit des règles, comment elles ont chacune développé des aptitudes et intérêts différents et complémentaires à la fois. On rassemble les pièces du puzzle avec l’auteur. C’est d’autant plus troublant que chaque membre de la « famille » a non seulement sa propre personnalité, mais également un physique différent, une histoire à part entière et des attitudes bien à lui (outre les accents et les démarches, il y en a même qui sont atteints de maladies, telles que le nystagmus par exemple).

On est tour à tour ému, horrifié, attendri ou encore plein de compassion vis-à-vis de ce personnage hors normes. Et ce encore plus grâce à la plume de Daniel Kayes qui nous permet de reconnaître chaque personnage en quelques mots seulement. David, le petit garçon prostré et hésitant dont les larmes ne cessent de couler, Arthur, le conservateur anglais intelligent et hautain, Ragen, le Yougoslave à la force quasi surhumaine et à l’accent prononcé, Christine, la petite fille facétieuse qui sait à peine parler et aime à dessiner, Allen, le jeune homme plein de bagout, etc. À chaque fois que le projecteur se dirige vers une autre personnalité, cette dernière est comme amnésique, se demandant pourquoi elle se trouve à tel endroit et ne sachant pas ce qu’elle vient de faire la minute qui précède.

Une autre chose qui frappe dans ce livre, c’est de voir à quel point les machines judiciaires et médicales semblent dépassées. On est dans les années 1970, à un moment où la psychiatrie est une discipline en plein essor et où deux écoles s’affrontent : la vieille école, ceux pour qui c’est un état qui ne se soigne pas et qui préconisent de l’enfermer à vie en le gavant de médicaments, contre la nouvelle école, ceux qui au contraire, sont persuadés qu’il est possible, par une thérapie et un traitement appropriés, de venir à bout des problèmes psychologiques du jeune homme, ou tout du moins d’en résoudre une bonne partie. En parallèle, la Justice semble aux mains des politiques qui, eux, ne voient que les bulletins de vote que constituent ces foules en colère qui réclament à corps et à cris l’enferment de Billy Milligan. L’ouvrage est édifiant de ce point de vue-là : la Justice américaine et le corps médical portent des œillères et ne voient que ce qu’ils veulent bien voir. C’est révoltant. Pour la petite histoire, Daniel Kayes a par la suite rédigé Les 1001 guerres de Billy Milligan, où il s’attarde plus sur les défauts de la justice et du monde psychiatrique.

Si j’évoque Les 1001 vies de Billy Milligan sur ce site, c’est que sur les vingt-quatre personnalités qui se partagent le « projecteur », trois sont des femmes et une d’entre elles est lesbienne. Adalana apparaît comme une jeune fille de 19 ans, timide et peu sûre d’elle. Elle se charge des tâches ménagères et s’occupe de la cuisine pour sa « famille ». Elle ne rêve qu’au grand amour et aime écrire des poèmes. Cette représentation lesbienne est loin d’être positive, car elle est chargée de stéréotypes et de clichés. Elle traduit cependant la manière dont on pouvait percevoir les homosexuelles et les femmes dans les années 1960/1970 dans les petites villes du fin fond de l’Amérique. Billy a en effet créé de toutes pièces (certes inconsciemment) cette personnalité à partir des exemples qu’il avait sous les yeux : la femme reste à la maison, s’occupe du ménage et est là pour satisfaire son époux.

Un livre qui n’en reste pas moins absolument fascinant et qu’on ne peut reposer avant de l’avoir terminé, les plus de six cents pages défilent sans même que l’on s’en aperçoive. Un ouvrage que je vous conseille vivement de lire.

Les 1001 vies de Billy Milligan (réédition de 2007), Billy Milligan, l’homme aux vingt-quatre personnalités (première édition) : Extraits

« Avec l’accord de Ragen, Arthur proclama le règlement valable pour tous :
Premièrement : ne jamais mentir. Depuis toujours on nous accuse injustement d’être des maniaques du mensonge simplement parce que certains d’entre nous ont nié connaître tel ou tel acte dont ils n’étaient pas responsables.
Deuxièmement : se conduire correctement avec les dames et avec les enfants. Ce qui signifie, entre autres, ne pas parler grossièrement et respecter les règles du savoir-vivre. Par exemple, s’effacer devant les dames après leur avoir ouvert une porte. Les enfants devront bien se tenir à table, garder la serviette sur les genoux, etc. Si quelqu’un voit un homme battre une femme ou un enfant, il ou elle doit abandonner le projecteur pour laisser Ragen prendre la situation en main. (Si l’un d’entre nous était en danger physique, Ragen sortirait automatiquement sous le projecteur sans qu’il soit besoin de s’effacer.)
Troisièmement : vivre dans le célibat. Les hommes ne doivent plus jamais se trouver dans une situation où on risquerait de les accuser de viol.
Quatrièmement : consacrer son temps à cultiver ses talents. On ne doit pas gaspiller le temps dont on dispose à lire des bandes dessinées ou à regarder la télévision. Chacun poursuivra l’étude de sa spécialité.
Cinquièmement : respecter la propriété privée de chaque membre de la famille. Cette règle devra être appliquée avec une rigueur particulière s’agissant de la vente des œuvres picturales. N’importe qui pourra vendre un tableau sans signature ou signé « Billy », ou « Milligan ». Mais les travaux privés, signés par Tommy, Danny ou Allen, sont leur propriété personnelle. En aucun cas une personne n’a le droit de vendre ce qui ne lui appartient pas.
Quiconque violera ces lois sera banni pour toujours du projecteur et rejeté dans l’ombre avec les autres indésirables. » (Pages 329-330)

«  On le jette dans une cellule, nue en dehors d’un matelas recouvert d’une alèse de matière plastique, et l’on referme la porte sur lui. En l’entendant claquer, Ragen bondit. Il va l’enfoncer ! Mais Arthur arrête son geste. Samuel s’empare du projecteur et tombe en prière : « Oy veh ! Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Philip se rue contre la porte en jurant et c’est David qui prend sur lui la douleur. Christine sanglote, à plat ventre sur la paillasse et Adalana sent les larmes qui ruissellent sur ses joues. Christopher s’assied sur son séant et tripote le bout de ses souliers. Tommy entreprend d’examiner la serrure de la porte mais Arthur le tire à l’écart du projecteur. Allen demande à parler à son avocat. April, qu’anime un désir de vengeance, rêve qu’elle met le feu à l’hôpital. Kevin pousse des jurons. Steve l’imite. Lee rit aux éclats. Bobby imagine qu’il s’envole par la fenêtre. Jason pique une violente colère. Mark, Walter, Martin et Timothy arpentent la pièce en divaguant. Shawn émet un bourdonnement. Arthur ne dirige plus les indésirables. » (Page 539)

« Nous savons bien qu’on monde sans douleur est un monde sans sensations… mais un monde sans sensations est un monde sans douleur. » (Page 622)

A propos de Magali Lehane

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