Et Si J’en Étais : Interview de l’auteure Ann Robinson

Et Si J’en Étais : Interview de l'auteure Ann Robinson

Interview accordée à Isabelle B. Price le 13 Février 2012 pour le site Univers-L.com

Aujourd’hui vous êtes à la retraite mais vous étiez chercheuse féministe et professeure de droit. Pouvez-vous nous parler un peu de votre parcours professionnel, de votre engagement féministe et LGBT ?

Je suis née dans l’Outaouais québécois en 1944. J’obtiens mon premier diplôme universitaire, une licence en droit, de l’Université d’Ottawa, en avril 1968. Et je me marie avec un confrère de classe une semaine après la collation des grades. Nous nous installons à Québec pour compléter nos études en vue de l’obtention d’un droit de pratique et débuter notre carrière d’avocat-e. Nous achetons notre première résidence familiale en 1971. Légalement, mon mari est le seul propriétaire de la maison puisqu’il est le seul signataire du contrat d’achat et de l’hypothèque.

Professeure de droit à l’Université Laval, je veux des enfants. Entre juin 1971 et août 1977, j’ai quatre enfants, deux filles et deux garçons. Très vite, mon mari commence à montrer des signes d’épuisement. Il craque et quitte le foyer, incapable de considérer que ses enfants, qui ont alors entre neuf mois et sept ans, n’ont pas de mère à plein temps. Mes rêves de conciliation travail-famille tombent dans l’oubli.

Je me retrousse les manches, deviens féministe, plutôt féministe égalitariste. « Fais un homme de toi, ma fille ». Double et même triple tâche puisqu’en plus de mon travail de professeure à l’université et mes responsabilités monoparentales à la maison, je termine des études supérieures. Deux maîtrises, l’une en éducation et l’autre en droit. Rapidement je me rends compte que le féminisme égalitariste n’est pas idéal dans un contexte de monoparentalité. Je dépéris. Le médecin me prescrit un congé de maladie durant lequel je dois prendre des décisions quant à mon avenir et à celui de mes enfants. Ou j’arrête de travailler pour m’occuper d’eux à plein temps, ou je cède la garde à leur père, ou… je me remarie. Je choisis cette dernière hypothèse.

Comme enseignante, chercheuse en droit, militante féministe, ou dans ma vie privée comme mère, amie ou conseillère, je côtoie de plus en plus fréquemment diverses formes de violence faite aux femmes. Violence en milieu conjugal, agression sexuelle, harcèlement sexuel et sexiste. Je suis confrontée fréquemment à l’intolérance des hommes que ce soit les collègues, les amis ou les professionnels qui croisent ma route. Un jour, j’en ai eu assez, je deviens féministe radicale.

Je dénonce les inégalités, les injustices faites aux femmes, les diverses formes d’oppression des femmes, le système patriarcal. Je choisis de faire la critique du droit avec une perspective féministe. Je définis des projets de recherche et je bâtis des cours sur l’analyse féministe du droit. Mon deuxième mariage n’y survit pas, je me retrouve célibataire. Une seule certitude alors. Plus jamais d’homme dans ma vie. Me voilà féministe radicale séparatiste.

En 1988, lors d’un colloque féministe, je suis « frappée par la grâce » de l’amour entre femmes. Je raconte cet épisode de ma vie dans la deuxième partie de mon livre. À l’automne 1993, je participe à une consultation publique sur la violence et la discrimination envers les gais et les lesbiennes. Je fais état des difficultés vécues par les  lesbiennes quand elles réclament la garde de leurs enfants nés d’une relation hétérosexuelle antérieure. Je dénonce le sexisme et l’hétérosexisme des tribunaux à l’égard des mères lesbiennes, le mépris et la complaisance des juges prêts à tout pour défendre l’idée qu’il est dans l’intérêt de l’enfant d’être élevé dans un milieu hétérosexuel. Ce faisant, j’aborde la question de la conjugalité homosexuelle et, j’affirme que l’accès au mariage pour les gais et les lesbiennes du Canada est un événement inéluctable. L’avenir me donnera raison.

Ma première conjugalité lesbienne arrive à son terme. En janvier 1996, je suis à nouveau célibataire, mes enfants sont de jeunes adultes, ils vont et viennent à la maison au gré de leurs études et de leurs amours. Je travaille toujours autant et je goûte les douceurs de la solitude volontaire.

Quelques mois plus tard, l’amour est à nouveau au rendez-vous. J’ai enfin rencontré une lesbienne assumée que j’aime et qui m’aime. Je deviens lesbienne féministe heureuse. Et en 2005, alors que le gouvernement fédéral vient tout juste d’adopter une loi accordant l’accès au mariage aux couples de même sexe, nous décidons de convoler en justes noces. Je suis maintenant à la retraite, j’ai enfin le temps de faire ce qui me plaît et à mon rythme. Vivre. Tout simplement.

Il m’arrive d’accepter des mandats de recherche, de rédaction d’articles ou de recension de livres, mais mon cœur et mes intérêts me portent naturellement vers l’écriture littéraire. Plus de référence de bas de page, plus de plan détaillé ou de  bibliographie exhaustive, seulement des sentiments, des émotions, du vécu.

Que représente l’écriture pour vous ?

J’ai déjà écrit quelque part sur un bout de papier ou dans le fond du disque dur de mon ordinateur, « …écrire pour ne pas mourir… ». De façon moins dramatique, écrire pour moi a toujours été un geste libérateur. J’ai écrit pour exorciser le stress qui m’étouffait à des moments charnières de ma vie, déménagement, divorce, début de nouvelles amours, passage à vide dans ma carrière. Et maintenant, à chaque fois que j’ai le temps, j’écris. Bien sûr, j’ai écrit des travaux d’étudiants dès mes études collégiales, puis à l’université. Et durant les nombreuses années qu’a duré ma carrière, non seulement j’ai rédigé des articles scientifiques, des rapports de recherche ou d’activités, bardés de notes de bas de pages, de bibliographies, de références jurisprudentielles, mais j’ai aussi corrigé des travaux d’étudiants, des mémoires de maîtrise et des thèses de doctorat jusqu’à plus soif. Pendant toutes ces années, de façon récurrente comme un leitmotiv je ressentais le besoin d’écrire, de raconter, sans aucune nécessité d’en référer à quiconque, sans avoir besoin de me justifier d’aucune façon. Écrire, d’abord des mots, puis des phrases, puis des paragraphes. Et maintenant des chapitres, des parties, des histoires.

Comment vous est venue l’idée de publier Et si j’en étais ?

Au début de ma retraite, j’ai repris certains textes qui dormaient sur mon disque dur. J’avais enfin le temps d’y travailler sérieusement et de voir si je pouvais en tirer quelque chose. Au fur et à mesure que j’avançais, je réalisais combien j’avais mis d’énergie dans ma vie pour arriver à me connaître pleinement. Alors j’ai eu l’idée d’en faire un manuscrit. Des amies qui l’ont lu, m’ont encouragée à poursuivre dans ma recherche d’une maison d’édition. Voilà.

Ce livre ressemble beaucoup, par son ton direct, ses paragraphes courts et sa vision sans concessions à ce que l’on peut écrire dans un journal intime. C’est quelque chose que vous souhaitiez ?

Journal intime, non. Introspection, très certainement. Il faut dire que par tempérament et par ma formation en droit, les phrases concises sont devenues une sorte de déformation. J’ai toujours besoin d’un plan avant de commencer un nouveau texte. De plus, je ne suis pas reconnue pour mettre des gants blancs avant de dire le fond de ma pensée. J’ai toujours été une personne directe, franche, prompte et la plupart du temps je ne prends aucun détour pour dire ce que je veux dire.

Et si j’en étais est-il complètement autobiographique, ou relève-t-il plutôt du genre de l’autofiction ?

Mon premier roman est une autofiction romancée. Bien sûr, les faits relatés ont parfois été maquillés, histoire de pimenter le récit, de ménager certaines susceptibilités, ou simplement de me protéger d’éventuelles réactions excessives, voire des poursuites en justice. Pour paraphraser Première Fille, mon roman c’est aussi une partie de l’histoire de la famille aperçue à travers mes yeux.

Sur combien d’années s’étale le roman ? 1988 à ?

L’histoire commence lors d’un colloque féministe à l’automne 1988 et se termine au début de l’hiver 1990. En fait deux années de questionnements, de remises en question, de valses-hésitations.

Avez-vous envisagé d’écrire une suite ? Pour faire le bilan des années suivantes ?

Une suite ? Bien sûr. Déjà en commençant Et si j’en étais, j’avais le fantasme d’une trilogie. Ce premier roman qui raconte le passage de l’hétérosexualité au lesbianisme, puis un récit d’une année sabbatique passée seule au milieu de nulle part (Buguélès, Bretagne), à réfléchir, à remettre ma vie en question et à ancrer plus profondément ma nouvelle orientation sexuelle. Et enfin, un troisième roman où l’héroïne voit ses rêves de conjugalité lesbienne se réaliser.

Comment Et si j’en étais a-t-il été perçu ? Par votre famille, vos collègues, vos amis, le public en général ?

Il semble avoir été beaucoup acheté, beaucoup lu, mais peu de gens m’en ont parlé. Silence radio. Silence embarrassé parfois, je l’ai bien senti chez mes anciens collègues et au sein de ma famille où certains n’ont pas été contents, surtout du traitement réservé au père, qui lui, l’a pris avec philosophie. Des collègues féministes m’ont reproché d’avoir écrit un roman, geste qui selon elles n’est pas digne d’une chercheuse universitaire. Heureusement que mes amies lesbiennes n’ont eu aucune réserve. Elles ont adoré. Et plusieurs lecteurs m’ont transmis leur engouement et leur encouragement à continuer. Mon roman a aussi retenu l’attention de quelques critiques littéraires qui ont publié des commentaires plutôt positifs.

Pourquoi avoir choisi de parler de votre famille en les nommant « Dernier Né », « Première Fille », « Deuxième Fille », « Premier Ex », avec des majuscules, comme si c’était leurs vrais noms ?

J’ai bien compris dès la première version de mon roman que sa parution pourrait être l’occasion d’un mini-scandale. Et je ne voulais pas faire porter le fardeau de cette responsabilité à d’autres qu’à moi. Et même maintenant, je ne verrais pas « Première Fille » en Julie ou « Premier Fils » en Luc. Quant à « Petiote », malgré ses vingt et un ans et le fait qu’elle est maintenant l’aînée de sa génération qui compte sept autres petits, elle sera toujours ma « Petiote » à moi.

Vous débutez de nombreuses phrases par « Chère Ordine ». Que représente Ordine ? Pourquoi lui avoir donné vie et lui parler directement de cette manière ?

Parce que j’étais débordée par mon travail, quatre enfants, une maison ancestrale à tenir debout et qu’à la faculté je devais partager une secrétaire avec trois autres collègues, j’ai commencé à travailler avec un ordinateur dès le début des années 1980. Espèce de PC avec un langage particulier au début, j’ai dû passer de longues heures à l’apprivoiser. Et comme à cette époque j’étais seule la plupart du temps, mon nouveau conjoint parti bourlinguer sur les routes du Canada avec son camion, j’ai développé une affection particulière pour cet énorme instrument qui trônait dans le boudoir à la maison.

Sans dévoiler la fin du livre et en prenant en compte la dédicace à « Madeleine, ma bien-aimée », est-ce que vous vivez aujourd’hui la relation amoureuse dont vous rêviez ? Librement, sans clandestinité ?

Madeleine et moi sommes mariées civilement depuis 2005. Je n’en dirai pas plus puisque cette relation est au cœur du troisième volet de ma trilogie.

Vous avez l’air d’être une femme très occupée, travaillez-vous sur de nouveaux articles, de nouveaux romans en ce moment ?

Je travaille très fort sur ma trilogie, j’espère une publication du deuxième volet cette année, et le troisième est en chantier. Il m’arrive à l’occasion d’écrire des articles sur demande, mais dorénavant ce sont des textes littéraires plutôt que scientifiques. Je fais périodiquement des recensions pour une revue féministe de mon ancienne université. En fait, on me confie surtout les livres à caractère homosexuel. Il faut dire que, dès la fin des années 1980, j’étais devenue « la lesbienne de service » dans le milieu de la recherche féministe. Avec ma conjointe, nous tenons un blogue pour la famille et les amis, elle fait les photos et moi les textes. Enfin, je caresse le rêve, insensé sans doute, d’écrire une saga familiale s’échelonnant sur l’ensemble du vingtième siècle avec au cœur une histoire d’amour entre un médecin de campagne et une sage-femme.

Aujourd’hui, de quoi êtes-vous la plus fière ?

De ma vie. D’avoir réussi à actualiser mon lesbianisme et à le vivre tout à fait ouvertement et en parfaite harmonie avec mes sentiments, mes pensées, mes amours, mon âme.

Et pour terminer, que peut-on vous souhaiter pour cette nouvelle année 2012 ?

Me souhaiter santé, bonheur, énergie pour accomplir tous mes projets. Me souhaiter aussi santé pour ma conjointe, mes enfants, mes petits-enfants et toutes les amies qui m’entourent et font de ma vie une réussite.

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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