L’évolution de la représentation homosexuelle dans les séries

Autrefois, c’est-à-dire jusqu’au début des années 90, les mots « gays » et « lesbiennes » étaient un véritable tabou à la télévision. Lorsque des homosexuels apparaissaient sur le petit écran puisqu’ils ne pouvaient malgré tout ne pas être ignorés, ils étaient stéréotypés à l’extrême et représentés de manière totalement négative. Tout le monde se souvient de la « folle », de la « tapette » et de la « camionneuse » hyper moche. Depuis, une révolution lente et progressive de cette image est en marche.

Il y a quinze ans à peine, les personnages homosexuels récurrents dans les séries télévisées étaient une denrée extrêmement rare. John Romano, scénariste à la télévision parle de ses débuts, lorsqu’il a été engagé sur la série Hill Street Blues où apparaissait épisodiquement mais régulièrement le personnage lesbien d’un agent de police interprété par Lindsay Crouse.  « Je vous dirais qu’à l’époque, le fait d’avoir un personnage lesbien dans une série était exceptionnel. Ca ne l’est plus maintenant. Les dernières frontières qu’il y avait à franchir, Ellen les a traversées. »

Ellen. Une tempête médiatique, un phénomène outre-Atlantique passé quelque peu inaperçu dans notre beau pays. La série a débuté en 1994 sous le titre These friends of mine mais elle a rapidement été rebaptisée Ellen lors de sa seconde saison devant le charisme et la forte personnalité de cette dernière. Ellen Morgan (Ellen DeGeneres) est une libraire d’environ trente ans. Elle est fantasque et amusante mais sa principale préoccupation est de faire échouer toutes ses rencontres avec ses petits amis potentiels. Elle a donc une vie sentimentale totalement inexistante. Son souhait le plus cher est de faire plaisir à toutes les personnes qui l’entourent et elle s’embarrasse souvent d’explications confuses et invraisemblables pour ne pas les vexer. Paige Clark (Joely Fisher), la meilleure amie d’Ellen, est une accro au shopping égoïste, Spence Kovak (Jeremy Piven), son cousin est également son colocataire, Audrey Penney (Clea Lewis) sa collègue de travail est tour à tour adorable ou agaçante, Joe Farrell (David Anthony Higgins) est quant-à lui le dieu du café et de la fainéantise.

Nous sommes au Printemps 1997, la chaîne ABC diffuse l’épisode 22 de la saison 4 intitulé « The Puppy Episode ». Alors que le public et les médias attendent depuis des mois ce qui parait incontournable et évident, le personnage d’Ellen avoue enfin son homosexualité. Elle devient ainsi le premier personnage principal d’une série télévisée américaine à faire ouvertement son coming-out.

Choqué par cette révélation, Jerry Falwell, à la tête de nombreux groupes religieux part en guerre contre ABC et Disney, propriétaire de la chaîne. Aidé par quelques sénateurs républicains et des groupes moraux, il parvient à faire pression sur des stations du Sud du pays qui refusent, à la dernière minute, de diffuser l’épisode.

La fin de cette histoire est connue. Malgré une audience record s’élevant à plus de 40 millions de téléspectateurs, la série était annulée après sa cinquième saison. Cet arrêt laissait imaginer que l’avenir ne serait pas simple pour les personnages homosexuels à la télévision. En effet, il laissait supposer d’une part que le coming-out d’un personnage pouvait compromettre sa série et d’autre part, que les chaînes et autres diffuseurs devenaient peureux et s’opposaient à la présence d’homosexuels récurrents à la télévision. Or il n’en est rien.

Aujourd’hui, depuis plusieurs années, nous retrouvons environ une vingtaine de personnages gays ou lesbiens à la télévision américaine à chaque saison. « Nous constatons un nombre croissant de producteurs que cela n’effraie plus » affirme Scott Seomin, le directeur des communications de la GLAAD (la Gay & Lesbian Association Against Defamation). Une révolution dans la représentation homosexuelle à la télévision. Pourtant, tout n’est pas si rose.

Si les gays et lesbiennes sont autant présents et visibles à la télévision, c’est parce que leur image est formatée, aseptisée, lissée et normalisée. Il n’y a pas plus normal et conservateur qu’un homosexuel de nos jours. La réalité est rarement représentée. Il s’agit avant tout d’une vision déformée, grossie et ultra médiatisée. « Encore très souvent les émissions de télé ne montrent pas les gays comme ils sont, mais comme on voudrait qu’ils soient : propres sur eux et bien sous tous les angles. » explique Michael Musto du Village Voice. Introduire un personnage homosexuel est devenu une obligation au même titre qu’introduire un noir ou un asiatique ou même une femme. C’est bien vu tant que celui-ci est parfait et ne choque pas.

Heureusement, les sujets homosexuels se sont diversifiés avec les années. Alors qu’autrefois nous avions seulement droit au coming-out et à la lutte contre le VIH, aujourd’hui, la télévision américaine aborde des questions de société. Le fait de parler du mariage gay, d’homoparentalité, d’adoption, d’insémination artificielle contribue, d’une certaine manière, à banaliser ces sujets, à les rendre plus visibles, moins problématiques. Les débats deviennent ainsi accessibles à tous.

Il existe cependant une réelle « désexualisation » des personnages homosexuels. Kerry et Sandy (Urgences), Willow et Tara (Buffy contre les Vampires), Will et Jack (Will et Grace), Jack McPhee (Dawson) sont autant de gays et lesbiennes qui n’ont pas ouvertement de relations sexuelles à la télévision. L’intimité entre personnes du même sexe apparaît toujours choquante et problématique. Mais avec des séries comme Queer As Folk (US) et The L-Word, les temps changent et le petit écran ose enfin.

Queer As Folk (US), sans compromis, sans romance inutile, sans aucune mièvrerie, présente un groupe d’amis gays totalement désinhibés. Elle montre sans concession des homosexuels sortant, draguant, baisant, s’amusant ensemble. Elle ne se contente pas d’être sexuelle, elle aborde également des sujets basés sur une réalité homosexuelle et une réalité plus générale : l’homoparentalité, la famille de substitution, le deuil, le refus de vieillir, l’adulescence, la découverte du désir, le plaisir et la quête de celui-ci. Queer As Folk (US) est tout d’abord un concept anglais écrit par Russel T. Davies, un scénariste réputé. Devant son succès, la série a été reprise et adaptée aux Etats-Unis par Ron Cowen et Daniel Lipman, scénaristes et producteurs et elle est réalisée par John L’Ecuyer et John Greyson, deux cinéastes gays. L’adaptation en est à sa cinquième saison et a toujours autant de succès.

The L-Word est une nouvelle série de Showtime qui présente la vie d’un groupe de lesbiennes à Los Angeles. Comme son prédécesseur Queer As Folk (US), elle s’attache à montrer leur vie sans compromis, d’une manière parfois crue mais plus réaliste que tout ce que l’on avait vu jusqu’à présent. La série en est à ce jour à sa seconde saison et une troisième a d’ores et déjà été commandée pour l’année prochaine. Initié par Ilene Chalkin, ce projet a été mûri plusieurs années avant de voir le jour et bénéficie d’un casting irréprochable.

Bien sûr, ni Queer As Folk (US) ni The L-Word ne sont parfaites. Elles présentent toutes les deux une vision limitée des gays et lesbiennes. Mais même si nous sommes encore loin de la réalité, nous nous en rapprochons de plus en plus. Les groupes conservateurs et moralisateurs se sont opposés aux deux séries, sans succès. La GLAAD, elle, les soutient. Scott Seomin explique « Quand un enfant gay se débat avec son identité sexuelle et voit un personnage tel que Will Truman, qui s’assume complètement, a un bon emploi, un bel appartement, et des amis qui se préoccupent de son bien-être, cela a un véritable effet sur la manière dont cet enfant se perçoit ainsi que sur le monde qui l’entoure. Inversement, quand il n’existe aucune représentation ou, pire, une représentation négative, cela devient très dangereux. Il ne faudrait pas qu’un jeune gay ou qu’une jeune lesbienne voit à la télé une représentation négative d’un gay ou d’une lesbienne et pense : « Voilà quel sera mon destin. » » Une grande avancée dans la représentation homosexuelle.

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A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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