La Belle Saison : Interview de Cécile de France

La Belle Saison - Catherine Corsini

Interview accordée à Olivier Boucreux pour TGV Magazine Numéro 176 Juillet-Août 2015

L’interview se fait dans un café parisien. Nous commandons un verre. Le serveur interrompt la conversation, fier de sa découverte (et de sa perspicacité) : « Vous êtes comédienne, non ? » Cécile de France, grand sourire, confirme. « l’auberge espagnole, c’est ça » Oui, c’est bien ça…

L’auberge espagnole est le film qui revient le plus souvent quand les gens vous interpellent, non ?

En France, oui. Alors qu’ailleurs, c’est surtout Haute Tension, d’Alexandre Aja. Le courrier que je reçois de l’étranger ou les photos à dédicacer concernent souvent ce film. L’horreur plaît beaucoup en général, c’est générationnel. Et les amateurs du genre le considèrent comme un film culte.

Votre nom, aux allures de pseudonyme, a-t-il une histoire ?

Ce n’est pas du tout un pseudo, c’est le nom sur mon passeport. Un jour, sans doute, je ferai des recherches étymologiques. Mais comme je ne connais pas vraiment cette partie de ma famille, je n’ai naturellement pas posé de questions. En tout cas, il m’a valu tous les titres possibles dans la presse, du genre : « la plus française des actrices belges ». Et cela m’a permis, paradoxalement, d’afficher tout de suite ma « belgitude ». Les Belges sont très susceptibles. Si je n’affirmais pas ma nationalité, ils pourraient m’en vouloir. Je ne suis française que d’adoption. An fond de moi, je suis vraiment belge.

Comment s’exprime cette « belgitude » dont vous parlez ?

Dans mon humour, mon comportement, ma culture, mon langage… Les Belges ont longtemps développé une sorte de complexe d’infériorité par rapport aux français. Cela a commencé à changer avec C’est arrivé près de chez vous. J’ai vu l’évolution, j’ai vécu un vrai retournement de situation. Aujourd’hui, c’est devenu carrément chic d’être belge !

Si je vous dis « l’heure Cécile », cela vous évoque quoi ?

Le moment où j’ai voulu être comédienne, à 6 ans, quand je venais lire des poèmes devant toute la classe. Au lieu de rester plantée comme un champignon, j’occupais tout l’espace. Je faisais tout un spectacle avec gestuelle et déguisements. Lorsque la maîtresse demandait : « Qui veut réciter sa poésie ? » tout le monde criait « Cécile, Cécile ! » C’était le moment de distraction, « l’heure Cécile ». Je pouvais lire l’émotion, la drôlerie dans le regard de mes copains, cela me rendait très fière. Je me suis dit que j’étais bien partie pour faire cela toute ma vie.

Comédienne était donc vraiment un rêve de petite fille pour vous…

Oui, mais pas forcément le cinéma. Je voulais jouer la comédie. Je n’avais pas de posters de Romy Schneider dans ma chambre, comme toutes les actrices ! (Rires.) Très tôt, j’ai eu le désir de la scène. Quand j’allais voir des pièces, je rêvais d’y être à la place des comédiennes. Un professeur d’art dramatique m’a conseillé d’aller tenter ma chance à Paris. Comme un bon petit soldat, je l’ai écouté.

Bon petit soldat, cette expression revient souvent vous concernant…

J’avoue avoir un sens du professionnalisme très développé. Je n’en ai pas honte, au contraire, cela me rend très heureuse. Il faut honorer sons travail, ce sont des valeurs que l’on m’a inculquée dès mon enfance. J’ai toujours fonctionné ainsi. Je travaille, j’écoute, je suis attentive. C’est une philosophie, une manière de se comporter. Je suis au service d’un film, d’un réalisateur. Je ne prends la place de personne, ce n’est pas de ma responsabilité. C’est lui le capitaine du bateau. Ce n’est ni mon histoire ni mon film. J’essaie juste de faire en sorte que tout se passe au mieux. Et je vous dire que cela me facilite la vie.

Vous avez déclaré que le plaisir de jouer équivalait à l’était amoureux…

Et je le pense toujours. Je fonctionne beaucoup à l’instinct. Pour moi, c’est organique. Tout intellectualiser n’est pas dans mon fonctionnement. C’est sûrement mon côté belge qui ressort ! Chaque acteur est différent, l’important est de se connaître soi-même, d’accepter son fonctionnement. Je commence à avoir de la bouteille… (Rires.) Je me souviens avoir été émerveillée par Gérard Depardieu sur le tournage de Quand n’étais chanteur. J’étais déboussolée par ce savoir-faire, cette aisance. Je n’étais sûre de moi et il m’a mise à l’aise. Il m’a appris à ne rien changer, à m’accepter.

Catherine Corsini, la réalisatrice de La Belle Saison, dit qu’un acteur ne sort jamais indemne d’un rôle. Vous êtes d’accord ?

Non, pas d’accord. Parce que je mets toujours beaucoup de distance. Je commence à bien maîtriser mes propres outils. Mais Catherine a insisté pour que j’abandonne cette mécanique, que j’aille toujours plus loin. C’est à force de me pousser que j’ai réussi à lâcher prise. Ce n’était pas facile, mais je la remercie.

A cause de certains de vos rôles, on vous a longtemps collé une étiquette « gay » sur la peau. La question récurrente des journalistes était même : »Êtes-vous homosexuelle dans la vie ? »

C’est vrai. Il faut dire que j’ai accepté de jouer ce genre de rôles à plusieurs reprises. Dans la trilogie de Cédric Klapisch déjà, dans Haute Tension, Sœur Sourire… J’étais devenue la lesbienne du cinéma français ! Cela ne me dérange pas du tout, je suis même fière de porter cet étendard, fière que l’on puisse s’identifier à mes personnages. J’en avais juste un peu marre de jouer toujours le même rôle. A un moment, j’avoue avoir eu peur de ne faire que ça et d’en être malheureuse. Je craignais que les réalisateurs s’empêchent de m’imaginer autrement.

Avec La Belle Saison, vous donnez le bâton pour vous faire battre…

(Rires.) Pour l’anecdote, quand Catherine Corsini m’a proposé ce personnage de femme qui tombe amoureuse d’une autre femme, même si je trouvais que c’est une réalisatrice incroyable, je me suis d’abord dit : ah non, ça suffit maintenant  Et puis elle m’a avoué qu’elle n’était pas sûre de vouloir faire le film sans moi, pour qui elle avait écrit ce rôle. Du coup, j’étais un peu sous pression et j’ai accepté de lire le scénario. Je l’ai refermé en me disant : tant pis, je le fais. J’ai tellement aimé ce personnage. Mais ce sera sans doute le dernier film dans lequel j’interprète une lesbienne… (Sourire.)

Que le film soit réalisé par une femme elle-même homosexuelle change-t-il quelque chose ?

Oui, parce que c’est inspiré de sa vie. Elle a apporté au film un point de vue personnel, une sincérité bouleversante. C’est très précieux. Et ce n’est rien d’autre qu’un film d’amour.

Appréhende-t-on les scènes d’amour entre femmes de la même façon ?

C’est finalement presque plus facile à tourner avec une fille. Parce qu’on est entre copines. Et comme nous sommes hétéros toutes les deux, il n’y avait pas d’ambivalence, aucun sous-entendu. Alors qu’avec un homme, c’est plus délicat.

C’est, en effet, une belle histoire d’amour, mais aussi un film où la petite histoire se même la grande, époque féministe. Que connaissez-vous de ce combat ?

Ne serait-ce qu’avec ma mère, je n’ai pas grandi totalement éloignée du féminisme. Mes parents étaient très libres d’esprit, tendance anarchistes, ils m’ont eue très jeunes. Ce n’était déjà plus l’époque du MLF, mais les conversations étaient très ouvertes : la pilule, l’amour, la sexualité… Je suis le digne héritier de ce combat. Raconter la liberté est ancré en moi depuis l’enfance. Alors, le fait d’avoir à interpréter un tel rôle a été très intense. Catherine nous a nourries de documents, d’archives. Et en voyant le film, je trouve que cette liberté très euphorisante se ressent bien. L’idéologie, la force de la jeunesse qui passe au-dessus des barrières, défonce des murs. C’est incroyable de ressentir une telle fureur. Aujourd’hui, ça n’avance plus vraiment. Je ne me sens pas particulièrement féministe, mais je suis encore choquée par certains comportements rétrogrades, notamment sur la question des salaires.

Quel regard porte votre mari sur vos scènes d’amour au cinéma. Réagit-il comme Yvan Attal dans Ma femme est une actrice ?

(Rires.) Nous sommes ensemble depuis très longtemps, ce n’est pas la première scène d’amour qu’il voit. Notamment dans Möbius, avec cette scène de l’orgasme ! Il commence à être habitué. L’idée était évidemment de relativiser en se disant que ce n’est qu’un rôle. A partir du moment où vous aimez quelqu’un, vous aimez tout ce qu’il fait, vous le soutenez. Même si ce n’est pas toujours facile. L’important est de toujours en parler de ne jamais exclure l’autre de votre travail, de vos réflexions.

Il travaille aussi dans le cinéma ?

Il est artiste, donc il comprend parfaitement le milieu. Il est plus compréhensif que quelqu’un de totalement extérieur. Mais il n’est pas dans le milieu du cinéma, vous n’en saurez pas plus… (Rires.) Et n’allez pas voir sur Wikipédia, la plupart des infos sont fausses !

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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