Pariah : Interview de la scénariste et réalisatrice Dee Rees

Pariah : Interview de la scénariste et réalisatrice Dee Rees

Interview accordée à Bill Graham le 29 décembre 2011 pour le site thefilmstage.com

Pariah est un film qui a doucement pris de l’ampleur depuis sa première diffusion au Sundance cette année, et a finalement vu sa sortie limitée cette semaine. J’ai récemment eu la chance de voir ce film avec une petite idée de ce à quoi m’attendre – une forte recommandation à aller le voir et une projection à venir suffisent parfois. L’histoire de cette jeune fille noire et lesbienne élevée par une mère très religieuse et un père absent, est un puissant rappel des pressions sociétales imposées à ceux qui essaient juste de trouver leur place dans ce monde.

Émouvant peu importe vos origines, Pariah nous rappelle que l’adolescence est une période délicate qui pavent nos futurs chemins de vie et que les amours et pertes peuvent arriver de différentes façons. J’ai eu l’opportunité de m’asseoir aux côtés de la scénariste et réalisatrice Dee Rees, qui a fait sensation avec ce premier film. Nous avons discuté de la naissance du film, de la décision de reprendre des actrices de son court-métrage et de l’influence et l’importance de la musique du film.

Avant tout, je veux vous dire que j’ai vraiment aimé le film. Il était très émouvant. J’ai entendu Gwen [Reyes] dire dans le hall, que même si vous ne vous battez pas avec votre identité sexuelle, le film est universel, vous vous identifiez vraiment avec les personnages.

Merci.

Vous êtes à Dallas. Est-ce la première fois que vous venez au Texas ? La première fois à Dallas ? Comment est-ce ?

C’est la deuxième fois que je viens à Dallas. J’étais venue quand j’étais en école de cinéma pour un petit festival de courts-métrages, dont j’ai oublié le nom. À l’université j’ai connu des gens de Dallas. Cela ressemble beaucoup à Nashville, d’où je viens. Oui, c’est sympa.

Que représente pour vous le fait de faire partie du Lone Star Film Festival ?

Eh bien, c’est un très grand honneur et une marque de confiance que d’avoir été choisie pour la soirée de clôture. Je suis juste très contente que le public ait donné une chance au film. Ils l’ont vu hier soir. Je crois que cette ville est bien plus ouverte d’esprit et cosmopolite que ce que les gens veulent bien croire. C’est génial d’être ici pour, en quelque sorte, faire tomber les stéréotypes.

Eh bien, c’est cool !

Oui. [Les deux rient]

Vous avez repris les personnages Alike et Laura et leurs interprètes du court-métrage que vous aviez initialement tourné. Était-ce difficile de reprendre ces actrices ou était-ce plutôt une sorte de continuité ?

Pariah est né un peu bizarrement en fait. À la base, ça devait être un long-métrage, je l’avais même écrit en 2005. Puis, il se trouve que j’avais besoin de réaliser un court-métrage pour être diplômée de l’université de New-York. Je l’ai donc d’abord tourné en court-métrage, ce qui est une bonne chose puisque cela a permis d’attirer l’attention des gens et de récolter de l’argent pour le long-métrage. Mais, non, ce n’était pas difficile de reprendre les même actrices. Elles étaient impliqués, elles étaient vraiment dedans.

Après avoir auditionnés les actrices pour le court-métrage, je savais qu’elles reprendraient leurs rôles dans le film. Elles avaient cette affinité naturelle, et nous avions déjà fait des exercices en situation réelle : je les envoyais costumées dans Times Square pour qu’elles puissent vivre le fait d’être gay dans un environnement hétéro. Je les ai également envoyées dans des clubs lesbiens pour qu’elles comprennent ce que cela fait d’être lesbienne dans un environnement homosexuel. Elles avaient déjà tout ça en commun. Je savais pertinemment que je les voulais aussi de nouveau dans le long-métrage. Je suis restée en contact avec elles et je leur donnais les dernières nouvelles des avancées du film. C’est génial qu’elles aient pu revenir.

Lorsque l’on est scénariste et réalisatrice, il semble nécessaire d’avoir quelqu’un qui puisse nous épauler, sur qui tester ses idées. Avez-vous un ami proche qui vous a aidé ? Un pilier ?

Oui. La productrice du film, Nekisa Cooper, est mon pilier. En fait, elle m’a inspiré l’écriture du script. Je l’ai écrit lors de mon propre coming-out. En apprenant mon homosexualité, mes parents avaient accouru. Je pensais qu’ils venaient en visite donc j’avais acheté des places de théâtre et réservé un restaurant [rires]. Mais ils venaient pour s’interposer, pour essayer de me changer. Nous avons eu une période difficile où j’essayais de les convaincre que je restais la même personne que celle que j’avais toujours été, que j’allais bien, que ce n’était la faute de personne.

Nekisa a été mon épaule privilégiée pendant ce temps. C’est elle qui a dit « Tu devrais écrire là-dessus », je lui ai répondu « Tu es folle ? Je ne veux en parler à personne. C’est affreux ! ». Elle m’a poussée à écrire et c’est pour ça que j’ai d’abord écrit le scénario du long-métrage. Chaque fois que j’ai des brouillons, elle est toujours la première à les lire et à me donner un avis parce que, créativement parlant, je lui fais confiance pour me donner un vrai retour sur ce que je fais. Elle ne me donnera pas un avis en fonction de ce qui est commercial, Hollywoodien ou vendable au box-office. Elle ne juge que sur l’histoire en elle-même.

Et puis, le côté réaliste permet d’avoir un faible budget, et c’est aussi pour ça que beaucoup de ces films arrivent à voir le jour : ce sont des longs-métrages à faible budget. Vous avez fait mention de votre coming-out à vos parents. Dans ce genre de films, un des éléments principaux reste la façon dont le personnage finit par faire son coming-out à ses parents, à ses amis, ou peu importe à qui. Vous concernant, était-ce plutôt une annonce en douceur et sans grande cérémonie, comparé au film ?

C’est marrant, dans le film, tout le monde est au courant pour Alike, tout le monde sait qu’elle est gay. Tout le monde sait aussi qu’Arthur [ndlt : le père d’Alike] ment, et ils font tous comme si de rien n’était. Cette tension agressive passive sous-jacente est donc toujours présente. Pour Alike, il ne s’agit pas tant de faire son coming-out mais plutôt de trouver sa place dans le monde. Elle sait qu’elle aime les femmes, là n’est pas la question, son souci est de savoir comment trouver sa place dans le monde. Sa meilleure amie est très butch et lui dit qu’elle de porter des baggys et des boots, mais Alike ne se sent pas vraiment bien dans cette style-là.

À l’opposé, sa mère essaie de lui faire porter des jupes et des talons, et ce n’est pas son truc non plus. Donc une grande partie du film nous montre Alike essayant de se faire une place dans ce monde. J’ai moi-même traversé les mêmes questionnements. J’allais dans les clubs lesbiens, je portais des jeans et un col roulé et je ne me sentais pas en phase. Puis, j’ai réalisé que je pouvais être moi-même, tout simplement. Il n’y a jamais eu aucune violence physique avec mes parents, mais il a fallu que je sois forte émotionnellement parlant et affirmer qui j’étais fermement.

Du coup, ce saut narratif dans l’histoire était prévu ? Si on avait vu Alike prendre lentement conscience de son attirance, vous auriez eu un film plus long. Était-ce alors simplement plus facile de faire ce saut narratif ?

Non. C’est juste ce que le personnage était. Le passé d’Alike est le suivant : elle savait qu’elle aimait les filles depuis son plus jeune âge, puis par la suite, elle a rencontré Laura, au collège peut-être, et elles sont devenues meilleures amies. Puis, Laura a arrêté l’école, mais elles sont restées en contact. Laura était en quelque sorte son mentor, elle l’a prise sous son aile et lui a montré le comportement à adopter.

Mais quand l’histoire commence et que l’on rencontre Alike, la situation est déjà tendue. Alike a réalisé que ce n’est pas ce qu’elle est. Ce n’est pas comme cela qu’elle veut être, elle doit donc découvrir qui elle est. Puis, elle rencontre Bina. C’est marrant parce qu’Audrey [ndlt : la mère d’Alike] la présente à Bina pour la tenir éloignée de Laura, vous voyez. Audrey provoque LA chose qu’elle essaie d’éviter. Bien qu’Alike soit capable de s’épanouir avec Bina, elle comprend qu’il existe une autre façon d’être. Elle est comme elle est. Elle n’a pas besoin de porter un déguisement ou une robe pour qui que ce soit ; elle peut juste être elle-même. Donc même si, au final, ça ne fonctionne pas avec Bina, elle apprend beaucoup.

En parlant de la relation entre Bina et Alike, ce n’était pas gagné au début. Et puis, finalement, elles s’entendent bien grâce à la musique. Quelle importance revêt la musique dans vos propres relations et quelle importance a-t-elle dans ce film en particulier ?

La musique est importante dans le film parce que nous voulions qu’elle représente la voix de chaque personnage. La voix d’Alike est soul acoustique, celle de Bina est punk et celle de Laura est hip-hop. C’est très important pour le film que ces filles soient différentes. Elles parlent différemment, elles écoutent différentes choses. Il n’y a pas une unique représentation de la féminité noire. Elles sont toutes différentes. Elles ont toutes des goûts différents. Cela facilite aussi leur différenciation en personnages bien distincts.

Et c’était vraiment important pour nous d’avoir une bande son uniquement féminine pour représenter le film. Toutes ces artistes que des amis cinéastes nous avait présentées ou que nous étions allés voir dans en concert ont voulu faire partie du film. C’est donc très important pour le film et puis, j’aime la musique. Alike comprend qu’elle n’a pas besoin de se cantonner à un style, elle peut aimé différentes choses sans qu’il n’y ait de problèmes.

Je ferais preuve de négligence si je ne vous interrogeais pas sur le nom du personnage d’Alike. Il est évident que Dee Rees n’est pas non plus un nom très commun, mais Alike est encore très différent. Pourquoi avez-vous nommé votre personnage comme cela ?

Alike est un prénom d’Afrique de l’Ouest qui signifie « Fille qui rend folle les belles femmes ». D’une certaine manière, Alike rend folle Bina, et c’est pourquoi je l’ai choisi.

Interview Originale sur le Site TheFilmStage.com

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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