Prostituées = Lesbiennes ?

Prostituées lesbiennes

Cette étrange question a priori vient de la lecture édifiante du rapport d’un médecin hygiéniste de la première moitié du XIXe siècle, Alexandre Parent-Duchâtelet, sur la Prostitution à Paris au XIXe siècle. Voici en effet ce que l’on peut y lire avant une étude détaillée visant à répondre à la curiosité que soulève cette phrase :

« Ces dégoûtants et monstrueux mariages (il fait ici référence aux relations entre femmes détenues) si communs dans les maisons de détention, qu’à peine quelques prisonniers peuvent y échapper, sont-ils aussi fréquents chez les prostituées que quelques personnes semblent le croire ? »

Cette « croyance » dans la monstruosité des prostituées, dans leur duplicité aussi à l’égard des hommes qu’elles haïraient forcément (cela semble se déduire de ce type de question en tout cas et de l’imaginaire masculin entourant la prostituée), l’amène à mener une enquête sur le milieu prostitutionnel qu’il connaît en tant que médecin et hygiéniste. La question est d’ordre moral, mais pas seulement. Elle permet aussi la relégation sociale.

Parent-Duchâtelet questionne d’abord ses confrères dont les « opinions » (puisqu’il n’y a pas de science à ce sujet) divergent : pour certains de ces confrères, toutes les prostituées « s’y livrent de manière désordonnée » ; pour d’autres, cette pratique n’est que très restreinte. Les observateurs étudient surtout les prostituées dans deux lieux privilégiés : l’hôpital (pour vérifier la santé vénérienne de ces travailleuses du sexe comme nous le dirions aujourd’hui) et la prison où elles aboutissent très souvent, comme nous l’avions déjà vu (portrait sur les lesbiennes en prison).

Parent-Duchâtelet distingue deux « espèces » : celles qui ont honte et n’en parlent jamais et celles qui sont « coupables » et ne s’en cachent pas. D’une certaine manière, cela revient à considérer qu’il y a des « occasionnelles » pour qui la tribaderie n’est qu’une pratique parmi d’autres dans leur sexualité (une partie toutefois cachée, donc plus intime et peut-être plus porteuse de « vrais plaisirs » – ce qui pose problème) et des « natures » tribades pour qui le sexe avec les hommes n’est que du business. Ce qui retient l’attention de Parent-Duchâtelet, c’est le silence des prostituées autour de ce qu’il considère comme un « secret » : il parle de moqueries à « mots couverts », de « retenue » sur le sujet et ajoute : « il n’y a que la jalousie et le besoin de se venger qui puissent les porter à dénoncer quelquefois ; mais cela s’observe rarement ».

Puisqu’une étude globale semble impossible sur la base de témoignages directs ou même d’aveux, il faut donc en passer à l’étude de cas révélés par ces dénonciations en forme de règlements de compte. Les prostituées qui défilent sont ainsi une tenante de maison close (dénoncée par une de ses « filles »), une prostituée de « bas étage » ivre dans une maison close…

Pour Parent-Duchâtelet, l’homosexualité des prostituées se transmet par l’éducation, le mode de vie et la nourriture. Il considère que ce sont les mères maquerelles (les tenancières de bordels) qui pervertissent leurs recrues en leur donnant trop de nourriture, trop de temps libre sans rien faire et de temps de conversation entre « filles ».

Pour l’auteur, le premier rapport homosexuel chez les prostituées est toujours tardif : vers 25 ans, après 6 à 10 ans de prostitution. Les jeunes prostituées qui ont des rapports homosexuels avant cet âge ne peuvent donc être que des victimes séduites par de « vieilles prostituées ».

Voici la conviction de Parent-Duchâtelet : « Il y a peu de vieilles prostituées qu’on ne puisse ranger parmi les tribades ; elles finissent par avoir les hommes en horreur, et par s’associer aux voleurs et à tout ce qu’il a de plus abject et de plus crapuleux ».

Prostituées lesbiennes

Par conséquent, selon lui, les couples entre prostituées associent presque toujours une jeune novice à une vieille pervertie. Cet « attachement » l’étonne et il cherche à sonder la profondeur et les causes dans la correspondance échangée entre prostituées prisonnières dont les lettres sont captées par l’administration. Les lettres échangées entre ces femmes lui semblent « romanesques », révélatrices d’une « grande exaltation de l’imagination ».

Prostituées lesbiennes

Comment une vieille prostituée peut-elle séduire une belle novice ? Voici un autre mystère qui intéresse le docteur. Il considère que ce n’est pas par l’esprit mais par de petits soins, de petites attentions, des caresses, en somme de la tendresse presque maternelle que ces femmes réussissent leur « coup ».

Pour Parent-Duchâtelet, d’autres éléments montrent le caractère « maladif » de cet amour : outre la différence d’âges sur laquelle il insiste, il souligne le comportement jaloux et un amour souvent fusionnel qui les amènent à simuler pour être réunies. Bref, bien qu’il manque d’éléments statistiques fiables, il en déduit tout de même que les prostituées sont portées à devenir des lesbiennes en « fin de carrière ». Cette assimilation entre prostitution et lesbianisme explique bien des choses, dont une bizarrerie étymologique pour celles qui se demanderaient d’où vient le mot « gouine » : et bien, au XVIIe siècle, ce mot, qui proviendrait de l’argot normand, désignait d’abord exclusivement les prostituées et les femmes de mauvaise vie, sans qu’il soit question de relations de « femmes à femmes » comme on disait à l’époque. Les prostituées dont on considère qu’elles ont « bon appétit » sexuel sont appelées des dévoreuses, des croqueuses d’hommes, des « goules » (déformation de gueule), voire des « gouges ». Au XIXe siècle, le rapprochement entre prostituées et lesbiennes est tel qu’apparaît le mot « gougnotte ». En 1867, le mot « gouine » ne désigne plus que les tribades. Enfin, c’est tardivement, vers les années 1970, que le mot gouine est récupéré par des militantes lesbiennes radicales.

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