Gomorrhe

Alfred de Vigny écrivait : “La femme aura Gomorrhe et l’homme aura Sodome”. Dans la Recherche du Temps perdu, Marcel Proust consacre un volume entier à la découverte de l’homosexualité par le narrateur, volume qu’il intitule « Sodome et Gomorrhe ». Pour lui, l’adjectif « gomorrhéen » est un synonyme de « lesbien ». Le personnage d’Albertine que le narrateur rencontre à Balbec est de caractère « gomorrhéen ». Voici comment il découvre ce que nous appellerions aujourd’hui une « subculture » :

Quelques jours après, j’eus la preuve des goûts de cette jeune femme et aussi de la probabilité qu’elle avait connu Albertine autrefois. Souvent, quand, dans la salle du Casino, deux jeunes filles se désiraient, il se produisait comme un phénomène lumineux, une sorte de traînée phosphorescente allant de l’une à l’autre. Disons en passant que c’est à l’aide de telles matérialisations, fussent-elles impondérables, par ces signes astraux enflammant toute une partie de l’atmosphère, que Gomorrhe, dispersée, tend, dans chaque ville, dans chaque village, à rejoindre ses membres séparés, à reformer la cité biblique tandis que, partout, les mêmes efforts sont poursuivis, fût-ce en vue d’une reconstruction intermittente, par les nostalgiques, par les hypocrites, quelquefois par les courageux exilés de Sodome.

Quelle est donc cette cité biblique qui serait la patrie perdue des lesbiennes ?

Dans la Genèse (XIX), il est question de Sodome et Gomorrhe. Les deux villes sont détruites par Dieu au temps d’Abraham pour punir les mauvaises mœurs de leurs habitants. S’il est à peine question de Gomorrhe, en revanche, le lecteur en apprend davantage sur Sodome où vit Loth et ses filles. Le passage est assez obscur. Dieu a entendu dire que ces deux villes de la vallée du Jourdain, proches de la Mer Morte, étaient impies. Il envoie donc deux anges pour vérifier les rumeurs. Ceux-ci trouvent refuge chez Loth qui les protège d’une foule d’hommes qui les poursuivent et veulent les « connaître ». En hébreu, le verbe « connaître » (yada) peut signifier par euphémisme avoir des rapports sexuels.

Depuis le Moyen Âge, ce récit de la destruction de Sodome et Gomorrhe est devenu le texte classique de condamnation de l’homosexualité masculine. Le péché de « sodomie » apparaît dans les textes législatifs, mais il n’est pas question de péché de « gomorrhie ». Cette absence s’explique par le fait que dans le contexte proche-oriental biblique, les rapports homosexuels sont une façon d’humilier l’étranger, d’assurer sa domination et son pouvoir. Les habitants de Sodome veulent montrer qu’ils sont les maîtres chez eux en violant les anges. Sans doute les habitants de Gomorrhe partageaient-ils la même conception. Il s’agit d’une affaire d’hommes.

Dans le Coran, il n’est question que de la ville de Sodome où habite Lut, qui est un prophète pour l’Islam. Dans le Coran, il est clair que les habitants de Sodome sont punis par Dieu car ils pratiquent le viol homosexuel. Les musulmans considèrent donc l’homosexualité masculine comme un péché puni par Dieu comme une abomination. Mais il n’est pas du tout question de Gomorrhe ou de l’homosexualité féminine.

À partir de 390, l’Empereur Valentinien décrète que les Sodomites doivent périr par les flammes comme la ville de Sodome : c’est donc le bûcher qui attend les homosexuels en Occident. Les Invasions barbares ne changent pas la donne : en 506, Alaric II condamne toujours les Sodomites au bûcher. Dans l’Empire byzantin, Justinien va plus loin et décide d’éradiquer le péché d’homosexualité. Il est surtout question de l’homosexualité masculine, car Justinien tient particulièrement à l’émasculation des sodomites.

Les pénitentiels commencent à punir les péchés d’homosexualité féminine à partir du VIIe siècle : celui de Théodore, archevêque de Canterbury, condamne à 3 ans d’emprisonnement toute conduite lesbienne, sans plus de détail. C’est beaucoup moins que pour la pénétration anale (de 7 à 15 ans) ou que pour la fellation (de 7 à 22 ans). C’est aussi très vague.

Au XIe siècle, l’évêque Burchard de Worms détaille les pénitences infligées aux lesbiennes : 1 an pour l’usage d’un pénis artificiel seule, 5 ans pour un usage avec une autre femme, 7 ans s’il s’agit d’une nonne, c’est-à-dire une fiancée du Christ. Le péché de Gomorrhie, s’il prend des contours, est associé à l’usage d’un godemichet, donc à une sorte de ruse contre-nature pour imiter l’homme.

En 1051 paraît un pénitentiel intitulé le Livre de Gomorrhe (Liber Gomorrhianus) qui condamne l’homosexualité, en particulier dans les rangs du clergé. Faire pénitence obligeait à une auto-flagellation, à une auto-condamnation les sodomites qui devaient s’avouer à eux-mêmes leur péché et se punir. Encore une fois, on ne peut qu’être frappé par l’absence de péché « lesbien ». Il n’est question que d’homosexualité masculine. La quête est vaine. La Gomorrhie n’existe pas. C’est une histoire d’hommes et de pouvoir. Les femmes, dont on se demande au Concile de Mâcon (VIe siècle) si elles sont des êtres humains ayant une âme, n’ont aucune place dans cette histoire. Seule leur outrecuidance à se prendre pour des hommes est dérangeante. Mais c’est plutôt une sorte de folie.

Les premières lois civiles punissant l’homosexualité en Occident font leur apparition en Angleterre au XIVe siècle, mais la première loi punissant la « bougrerie » date du XVIe siècle. Il n’est question que d’homosexualité masculine. La peine encourue est la pendaison jusqu’à ce que mort s’en suive. Encore une fois, « Gomorrhe n’existe pas ». Ces mots sont de Colette dans Le Pur et l’Impur. Gomorrhe, ajoute-t-elle, n’est qu’une contrefaçon.

Il n’y a pas de communauté dispersée, de diaspora gomorrhéenne telle que l’imaginait Proust. S’il y a eu un jour une cité comme celle-là, elle a disparu. Et l’on n’en a plus rien à dire… sauf que, là où il n’y a pas d’histoire, il y a la force d’un mythe.

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