Pourquoi ces femmes qui ont fui leurs familles, qui ont renoncé au mariage, ne sont-elles pas devenues des parias ? Pourquoi au contraire, sont-elles devenues des icônes ?
À l’évidence, ces femmes ont suscité plus de curiosité que de défiance. Autonomes financièrement, modestes, ouvertes sur les autres, elles n’ont pas vraiment connu le rejet. Elles invitaient leurs voisins et vivaient en bonne intelligence.
Elles sont devenues le symbole de l’amitié féminine idéale. Mme de Genlis qui leur a rendu visite avec Mlle Élisabeth, princesse d’Orléans, invente une amitié élective, imaginant qu’elles sont nées le même jour, sous la même étoile et qu’elles sont devenues orphelines au même moment. Elles auraient alors compris qu’elles étaient faites l’une pour l’autre. Elles se seraient protégées l’une l’autre. Partager un lit commun dans une chambre commune ne la troubla pas : Mme de Genlis n’y voyait rien de choquant. L’amitié entre filles était vivement encouragée dans la haute société. Ce ne fut pas la vision de Lord Byron, alors épris d’un jeune homme, ni d’Anne Lister, lesbienne assumée.
Ce qui rassura beaucoup était le fait qu’elles ne tentèrent pas de se marier, contrairement aux cas de « female husbands » ou au cas d’Anne Lister. C’est ainsi qu’à la mort d’Eleanor, Sarah reçut du roi George III une pension royale à vie de 200 £ jusqu’à sa mort. Elles purent ainsi inspirer une sorte d’idylle pastorale asexuée et romantique où les désirs charnels disparaissaient derrière les vertus simples d’une amitié sans faille dans une campagne accueillante et idyllique. Elles furent aussi beaucoup admirées par les intellectuelles qu’on appelait les « Bas Bleus ».
Finalement, leur discrétion et leur ouverture leur permirent de vivre sereinement le reste de leur vie dans l’endroit qu’elles s’étaient choisies, qu’elles avaient façonné à leur image. Elles furent en relation avec les personnages les plus célèbres de leur temps (le duc de Wellington, Charles Darvin, Walter Scott, Lord Byron entre autres) et suscitèrent une curiosité plutôt bienveillante. La visibilité de leur couple ne posa pas problème au sens où il fut entouré d’autres significations qui le rendaient sexuellement neutre. Leur absence de mariage n’entrait pas en concurrence avec le mariage hétérosexuel. Elles présentent donc le cas d’une visibilité invisible ou d’une invisibilité visible de l’homosexualité féminine qui laisse assez perplexe aujourd’hui.
Notons qu’après leurs morts, leur demeure fut rachetée par un autre couple de femmes : Amelia Lolley et Charlotte Andrew qui essayèrent de faire perdurer le mode de vie des Dames de Llangollen.
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