Lesbianisme et Judaïsme

En ce week-end pascal, pourquoi ne pas faire une petite incursion dans les représentations, discours et pratiques juifs de l’homosexualité féminine ?

Pour commencer, un petit tour chez l’ami « wikipédia » : on y trouve le tout petit paragraphe suivant et quelques liens.

« La Torah n’évoque pas et donc ne condamne pas l’homosexualité féminine. Les rabbins du Talmud (Yebamot 76a, chabbat 65 a-b, sanhedrin 69b) en discutent à propos du mariage des prêtres, pour savoir si des pratiques lesbiennes peuvent conduire à un empêchement au mariage. Ils concluent qu’il n’y a pas là matière suffisamment sérieuse pour empêcher le mariage avec un prêtre. Maïmonide (Michné Tora, les relations sexuelles interdites) expose qu’il n’y a pas de prohibition précise mais enjoint tout de même le mari à ne pas exposer sa femme à des personnes connues pour leurs pratiques lesbiennes et il conseille de lui donner le fouet. Le vrai problème ne viendrait pas d’une éventuelle pratique sexuelle prohibée mais de la femme mariée qui refuserait les relations sexuelles avec son mari. Certains textes contemporains sont plus sévères que ceux du passé. Un écrit contemporain expose par exemple que le lesbianisme est une “perversion de la nature et de l’ordre divin” et qu’il est “intrinsèquement répugnant”. »

Le livre sur lequel s’appuie l’auteur de la notice est la publication des actes d’un colloque récent (2004) qui portait sur les femmes et le judaïsme aujourd’hui. Il date de 2008 et il est dirigé par Sonia -Sarah Lipsyc.

En fait, il semble qu’il existe bien des différences entre le judaïsme libéral, plutôt ouvert sur les pratiques homosexuelles qu’elles soient féminines ou masculines, et le judaïsme conservateur qui condamne très fermement l’homosexualité. Un documentaire saisissant, visible sur youtube, permet de mesurer un peu les souffrances vécues au quotidien par les juifs conservateurs homosexuels (Trembling before G_d).

Le film de fiction récent (2007) franco-israëlien, Ha Sodot (Les Secrets), nous fait également plonger dans ce monde très clos du judaïsme orthodoxe et rigoureux. L’héroïne principale, Naomi, est une fille de Rabbin qui n’arrive pas à exprimer ses émotions et qui veut devenir Rabbin à la suite de son père qu’elle admire. Pourtant, à la mort de sa mère, la seule chose qui soit prévue par son père pourtant aimant et admiratif de son intelligence est de la marier à Michaël, un garçon ennuyeux et misogyne, qu’il a choisi pour lui succéder à la tête de la yéshiva (école rabbinique). Naomi déteste la place qui lui est réservée par le Talmud. Elle obtient de son père de repousser son mariage, le temps de s’adonner un peu à l’étude dans une yéshiva un peu révolutionnaire, située à Safed, et réservée aux filles. Même si cette école initie surtout les jeunes filles à leur mariage et leur impose des tâches domestiques communes qu’on n’impose pas aux garçons dans la même situation (les lessives, le ménage, l’aide aux nécessiteux), elle distille aussi d’autres messages plus discrets. Ainsi, la directrice de la Yéshiva prend sous son aile la brillante Naomi et lui tient un discours qu’on pourrait qualifier de « féministe » : elle souhaite voir émerger une femme suffisamment brillante pour devenir Rabbin. À l’école, toutes les condisciples de Naomi lui renvoient l’image d’une jeune fille particulièrement douée et intelligente. Lorsque Michelle et elle rencontrent Anouk, la réprouvée, qui demande de l’aide pour obtenir le pardon de Dieu, Naomi trouve la force de chercher dans les livres le rituel de purification qui pourrait sauver Anouk. Pour les hommes de sa communauté, ce qu’elle tente est un sacrilège et outrepasse la place que Dieu a dévolu aux femmes. Naomi est chassée de Daat Emet. Son autre blasphème, beaucoup plus grave, qui lui vaut le désaveu de sa famille entière, est l’annulation de son mariage avec Michaël. Naomi finit donc seule, dans un appartement qu’elle avait prévu de partager avec la seule personne qui ait fait battre son cœur et qui est capable de la faire pleurer, Michelle, mais celle-ci, bien qu’amoureuse, ne peut et ne veut encourir la relégation sociale et morale qu’entrainerait le choix de vie que Naomi lui propose. Au lieu de vivre selon son cœur, elle préfère se marier à un gentil pharmacien de Safed qui joue de la musique Klezmer et à qui elle avoue tout de même que son seul amour est pour Naomi. Et Naomi lui pardonne et vient danser à son mariage…

Par opposition et dans un tout autre contexte, aux États-Unis, depuis 2007, des gays et des lesbiennes peuvent s’inscrire dans le séminaire théologique juif dont la fonction est de les préparer à devenir des rabbins et des hazzans (équivalents des chantres qui aident le rabbin pendant les offices religieux). Cette évolution – qui est une véritable révolution dans le film Ha Sodot – n’est possible que dans le cadre du judaïsme réformé et même plus précisément encore dans un courant qu’on appelle le judaïsme historico-positif, fondé par le rabbin Zacharias Frankel en 1854 à Breslau, en actuelle Allemagne. Ce courant est bien présent aux États-Unis depuis 1913. En 1991, l’Union des synagogues conservative (qui regroupent les synagogues américaines qui suivent le judaïsme historico-positif) a déclaré déplorer les violences subies par les homosexuels et soutenir leur combat pour l’égalité civile (y compris le droit au mariage).

Pour bien comprendre les enjeux, revenons aux textes qui fondent le judaïsme.

Le problème central est la question du mariage qui est pour les Juifs un commandement (et non un sacrement comme chez les catholiques). Si les pratiques homosexuelles venaient à empêcher le mariage ou léser le mari, alors les conséquences en seraient morbides. Dans le Nouveau Testament et plus précisément dans les épitres de Paul qui, comme tous les préchrétiens (ou judéo-chrétiens) est juif, il est question, pour la première fois, des pratiques homosexuelles féminines mais c’est pour en faire une illustration du danger majeure qu’engendre la méconnaissance de Dieu. Il va de soi qu’à l’époque de Paul, lui-même baigné dans une culture gréco-latine, il n’existe pas d’identité homosexuelle et que par nature, tous les individus naissent hétérosexuels même si certains dévient de cette norme. Paul condamne donc chez un auditoire et un lectorat présumés hétérosexuels des pratiques considérées comme déviantes de la mission reproductrice. Dans le film Ha Sodot, Michelle cherche dans un premier temps à fuir Naomi avec qui elle vient d’avoir des relations sexuelles, car elle a honte et se sent coupable aux yeux de Dieu. Quand elle revoit Naomi, celle-ci la traite avec une grande froideur, comme si rien ne s’était passé. Michelle, que la culpabilité ronge, décide alors un soir de parler à Naomi de ce qu’elles ont fait. Elle vit dans la contradiction : alors qu’elle dit que ce n’était rien, elle sait que c’était quelque chose qui l’empêche désormais de vivre normalement. Elle se sent « anormale » ou se demande si Naomi et elle sont normales. Naomi – en bonne logicienne – la place en face de ses contradictions. Derrière sa froideur apparente, on devine que ce qu’elle a découvert l’angoisse en fait terriblement. Elle a eu recours à son arme : l’étude des textes. Or, après avoir fouillé partout, elle est formelle : l’amour entre femme n’est pas interdit. Seule la sodomie est proscrite par les textes. Il n’est pas question des femmes, car les textes considèrent qu’elles ne sont qu’un ventre. Elles ne peuvent pas perdre leur semence, car elles n’en ont pas. Le judaïsme ne considère pas les femmes comme actives dans la reproduction : elles ne sont que des vases, des réceptacles pour la semence active des hommes. Seuls les hommes sont dans le péché quand ils gaspillent leur semence, d’origine divine, dans de vaines quêtes.

Comment comprendre alors le relent d’homophobie à l’égard des lesbiennes dans une partie du monde juif actuel ?

Si la condamnation de l’homosexualité s’accentue aujourd’hui dans certaines communautés juives, c’est sans doute en réaction, en tout cas partielle, à la montée de la judéophobie. En effet, dans les propos judéophobes, il y a notamment l’accusation faite aux juifs d’avoir créé les premiers clubs de gays et de lesbiennes et d’avoir donc perverti les sociétés vertueuses chrétiennes. Il est courant dans l’anti-judaïsme chrétien de faire du « Juif » le vers dans le fruit. Dans beaucoup de capitales européennes, comme à Paris d’ailleurs, les homosexuels et les juifs ont connu des processus de relégation assez similaires. C’est par exemple ce que montre très bien l’article de ce blog consacré au quartier du Marais à Paris qui voit se confronter deux fortes communautés : celle de juifs orthodoxes et des « folles » du Marais, donnant l’illusion d’une « connivence » ou d’une porosité d’un « milieu » à l’autre totalement fictive.

Il est vrai que sans parler d’homophilie juive, cette religion semble beaucoup plus ouverte et tolérante que les deux autres grands monothéismes abrahamiques (le christianisme et l’islam pour les citer). Ainsi, en France, l’une des plus anciennes associations homophiles est le « Beit haverim » qui est ouverte à la discussion sur l’acceptation ou la prohibition de l’homosexualité dans le judaïsme. Particulièrement instructive est la tribune de René Pfertzel sur « L’homosexualité dans les différents courants du judaïsme » : elle rappelle que le judaïsme est pluriel et qu’il ne peut se réduire à une définition simpliste. Ce dernier considère que le rejet des ultra-orthodoxes qu’il situe en Europe de l’Est ne serait que le résultat d’une fermeture vis-à-vis du monde extérieur. Peut-être faut-il rappeler aussi que les Juifs d’Europe de l’Est ont été victimes de pogroms particulièrement violents depuis la fin du XIXe siècle et que plus de 90% des Juifs de Pologne ont été exterminés par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans cette vieille Europe traditionnellement anti judaïque et férocement antisémite qui a fait du Juif un errant, voleur, avare, traître, déviant, malfaisant, impur, cheval de Troie de la modernité industrielle, il n’est pas tout à fait surprenant que les communautés subsistantes se soient repliées sur elles-mêmes et qu’elles aient cherché à pratiquer un judaïsme de repli résolument anti-moderne, ne prêtant aucun flan à un quelconque « reproche ».

Mais même pour les Juifs libéraux ou pour ceux et celles qui sont de culture juive mais non pratiquant, pèse la question du modèle traditionnel de la famille juive comme le révèle cette enquête.

Voici aussi ce que relatait d’un débat de 2004 le site du magazine Têtu : « En France, contrairement aux États-Unis, où les opinions de la communauté juive sont plus ouvertes, les femmes lesbiennes juives orthodoxes sont invisibles. Pour le rabbin Haddad, les écrits juifs interdisent les rapports anaux, mais les châtiments des gays et des lesbiennes et l’interdiction de l’homosexualité ne sont que des interprétations de l’écrit. Martine Lelouche a partagé avec le public la découverte de son homosexualité dans une famille religieuse et son choix de quitter ce milieu pour mieux vivre sa sexualité. Deux autres membres du Beit Haverim ont apporté, elles aussi, leurs témoignages, en précisant que leur judaïté laïque et leur homosexualité ne sont pas en contradiction ».

En tous les cas, ce qui reste assez frappant, c’est le nombre de films et d’endroits où le débat peut avoir lieu et qui reste sans équivalent dans toutes les autres religions du monde… Et en Israël, État séculier où les rapports avec la religion sont assez complexes, il existe des séries où des personnages lesbiens récurrents ont des histoires assez réalistes et bien dépeintes. C’est le cas de Matay Nitnashek (à découvrir sur le forum) et de Hasufim (à découvrir sur le forum) dont nous avons parlé sur le forum.

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