Violette Morris, une héroïne monstrueuse

Violette Morris est un personnage sulfureux : sportive complète, multiple médaillée, garçon manqué et bisexuelle dont la trajectoire peut paraître exemplaire, elle est aussi une collaboratrice très active : une gestapiste qui ne fit pas seulement que du contre-espionnage, mais participa aussi aux opérations de torture de résistants. Elle fut liquidée par la résistance en 1944. Pour nous, son parcours dans la France traumatisée et brutale de la première moitié du XXe siècle reflète une face sombre de la société française : une France de l’exclusion, de la violence, du ressentiment et de la rage. Est-elle un de ces monstres ordinaires ? Une sadique fascinée par le nazisme qui trouve dans les activités de la Carlingue un grand défouloir ? Une femme qui cherche à se venger d’une société française qui l’a rejetée ?

Violette Morris est la fille du baron Pierre Jacques Morris qui aurait voulu un garçon. Elle naît à Paris au printemps 1893, dans la France de la Belle Époque qui est aussi celle des crises antiparlementaires et d’un antisémitisme rampant, une France qui pleure encore la perte de l’Alsace-Lorraine et qui s’inquiète de la chute du taux de natalité et de la dépopulation française. Elle grandit comme un garçon manqué. Elle découvre la mécanique dès l’âge de 10 ans et commence à cette même époque le vélo, qui est alors un vrai phénomène de société. Le premier tour de France de l’histoire a lieu en 1903 et c’est un événement sponsorisé par le magasine L’Auto.

Pour en faire une jeune fille accomplie ou pour l’éloigner de Paris, elle est envoyée au couvent dans une petite ville belge de la Wallonie, à Huy, située entre Namur et Liège. C’est là, à la campagne, entourée de jeunes filles, qu’elle découvre les joies du sport et l’amour auprès des filles. Pendant la Première Guerre mondiale, le sort de la Belgique a dû l’émouvoir, de même que le sort de la France. Refusant de « rester à l’arrière » comme une sage jeune épouse qu’elle est pourtant en 1914, elle s’engage d’abord comme ambulancière, (ce qui lui permet de conduire une moto, puis une auto), puis comme conductrice d’estafette Renault sur le front à Verdun. Elle est alors une patriote exemplaire à qui le risque ne fait pas peur. Sa conduite est héroïque.

Après la guerre, Violette Morris devient une athlète accomplie et mène une longue carrière sportive jusqu’en 1935. Encore une fois, son parcours en fait une figure singulière et héroïque. En effet, elle est une pionnière dans certains sports, tels que le lancer de poids et le lancer de disque, disciplines classiquement masculines depuis la Grèce antique. En 1924, elle est même double recordwoman mondiale dans ces deux disciplines. Elle est ensuite plusieurs fois sélectionnée au niveau national dans des équipes féminines naissantes (celle de football par exemple) ou dans des équipes mixtes (celle de water-polo en 1925-1926) pour y donner sa pleine mesure. Râblée (1 m 66 pour 68 kg), explosive, très musclée, elle se lance également dans la boxe et affronte en 1923 le champion de France en titre dans un match public. Pionnière, elle l’est encore quand elle se lance dans la course automobile et dans l’aviation. Rien ne lui semble impossible et tout lui réussit.

Violette Morris

Dans la France des années 20, qui est aussi celle des « garçonnes », elle joue incontestablement un rôle de modèle. Divorcée depuis 1923, elle est dans les années 1920 une femme libre, une sportive émérite et une femme qui s’habille en homme, en complet gilet-veston, avec cravate et cheveux courts. Elle ne passe pas inaperçue. On la décrit fumant comme un pompier deux à trois paquets d’américaines par jour et jurant comme un charretier. Elle veut rivaliser avec les hommes : « ce qu’un homme peut faire, Violette peut le faire » dit-elle. (On notera le fait qu’elle dise « Violette » et non pas « une femme »). Elle aime poser avec une clé à molette, en complet veston.

Violette Morris

En 1928, elle va même plus loin et comme Missy, elle se fait faire une mastectomie bilatérale, c’est-à-dire qu’elle se fait retirer les deux seins, pour pouvoir mieux conduire les voitures de course utilisées en Grand Prix.

Violette Morris

1928 est un tournant dans sa carrière et peut-être dans sa vie. Son compagnon officiel attitré, Raoul Paoli, rend publique la bisexualité de sa compagne après son opération des deux seins. Déjà exclue de la plupart des clubs athlétiques féminins où elle était inscrite en 1925, sa carrière sportive se restreint aux activités de course automobile. En 1927, elle a dû quitter les courses de cyclecars qui lui ont pourtant permis de gagner un certains nombres de prix pour rentrer dans le monde très fermé du Grand Prix. Est-elle approchée par la pègre ? En 1928, elle ouvre un magasin d’accessoires automobiles porte de Champerret, dans le 17e arrondissement de Paris. Ce quartier est alors plus ou moins tenu par le « milieu », notamment par Francis Gherdi qui possède lui aussi dans le même coin un magasin de pièces détachées automobiles. En 1928, pour la première fois de sa carrière, elle n’est pas sélectionnée pour représenter la France aux Jeux Olympiques.

En 1930, sa carrière sportive est définitivement stoppée par la décision de la Fédération féminine du sport automobile de l’exclure pour port du pantalon.

Violette Morris

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