Alice Walker : Beauty in Truth : Interview de Pratibha Parmar

Pratibha Parmar

Interview accordée à Marcie Bianco le 21 Juin 2013 pour le site Afterellen.com

La Couleur Pourpre, le roman gagnant du prix Pulitzer et traitant de la communauté noire et des relations entre hommes et femmes au sein de celle-ci dans le Sud des États-Unis, a catapulté Alice Walker en haut de l’affiche en tant qu’écrivain. Mais au-delà de ce travail (en réalité de ses dix romans) beaucoup d’entre nous ignorent la complexité et la richesse de sa vie, non seulement en tant qu’écrivain mais en tant que militante en général.

En cohérence avec sa carrière artistique, la réalisatrice Pratibha Parmar continue d’écrire l’Histoire dans son dernier film Alice Walker : Beauty in Truth, qui a fait sa première au Festival International du Film de Seattle le 31 mai. Dans ce documentaire, inspirant et informatif, Parmar nous raconte le parcours d’Alice Walker, de l’enfant touché par la pauvreté et le racisme du sud à l’auteure acclamée et militante. À travers un mélange d’images d’archives qui recréent le contexte politique et social de la vie de Walker à partir du milieu des années quarante avec des interviews des amis de Walker, y compris Howard Zinn, Gloria Steinem, Bervely Guy-Sheftall, Quincy Jones et Steven Spielberg, Parmar présente au public un tableau détaillé de la « beauté » et de la « vraie » vie de Walker.

Tout comme Free Angela Davis and All Political Prisoners de Shola Lynch, le Beauty in Truth de Parmar est une contribution nécessaire aux archives petites mais grandissantes des femmes afro-américaines qui ont marqué à jamais nos discours sur les races, genres, sexualités, classes et régimes d’oppression.

Dans l’interview suivante Parmar discute de son dernier documentaire, de ses interactions personnelles avec Walker, en plus de nous faire part de sa propre interprétation des problèmes cruciaux et complexes abordés dans son documentaire.

Quand avez-vous rencontré Alice Walker ? À travers ses livres ou en personne ? Combien de temps après cette première rencontre avez-vous su que vous vouliez raconter son histoire ?

J’ai rencontré Alice la première fois à travers ses livres. Depuis la première page ses mots et ses histoires m’ont inspirée tout comme cela a inspiré beaucoup d’autres personnes. Sa vision des femmes qui ont vécu et aimé en marge des cultures me touche particulièrement.

Un des premiers livres que j’ai lus fut In Search of Our Mother’s Gardens, où elle a écrit une définition révélatrice du « womanisme », ce qui m’a littéralement gonflée à bloc pour continuer à être « pleine de volonté, femme et questionner tout ce qui m’entoure ». Cela m’a permis d’être la féministe fougueuse que je commençais à devenir à ce moment-là.

Exactement vingt ans après avoir rencontré Alice, et que l’on soit devenues amies, cela m’a frappé : son histoire devait être racontée. En tant que militantes nous devons saisir toute opportunité de mettre en valeur des histoires féministes. Étant donné le manque d’histoires sur les femmes dans les différents médias, je voulais être sûre que le féminisme de nos aïeules était au centre du sujet.

Puisque tout dans la vie de tout à chacun est connecté, avez-vous l’impression qu’il y ait un lien vers Beauty in Truth dans votre précédent documentaire sur Angela Davis et June Jordan : A Place of Rage ? Comment relieriez-vous ces deux documentaires vis-à-vis de votre carrière et du sujet du documentaire ?

C’était durant une rencontre avec June Jordan, alors que je l’interviewais pour un magazine féministe à Londres que j’ai rencontré Angela Davis et Alice Walker et fait A Place of Rage. June Jordan a donc vraiment été LE catalyseur.

On me demande souvent comment cela se fait-il qu’une indienne venant de Grande Bretagne fasse un film sur les icônes afro-américaines. Je ne pense pas que beaucoup d’américains réalisent les conséquences incroyables des droits civiques et des mouvements noirs sur le reste du monde. En tant que petite fille de quatorze ans immigrante essayant de trouver un sens au racisme en Grande Bretagne, ce fut la biographie d’Angela Davis qui m’a aidée à trouver un langage et un moyen de comprendre ce qui arrivait à ma famille et aux autres immigrants exploités. Dès que des gens se battent pour leurs droits, quelqu’un quelque part dans le monde imagine que cela est possible pour lui également.

À l’hiver 2008, je suis tombée sur quelques DVD de modèles américains qui étaient estimés pour avoir épousé la culture américaine, pas un seul de ces modèles n’était une femme, et encore moins une femme de couleur. Ce ne fut pas difficile pour moi, en tant que réalisatrice, de voir rapidement combien la vie d’Alice serait fascinante pour un film. Son voyage commence à sa naissance dans une famille de métayers dans une plantation en Géorgie et continue avec sa victoire historique du prix Pulitzer pour sa nouvelle La Couleur Pourpre.

Était-ce difficile de faire un documentaire sur quelqu’un de vivant ?

Pas du tout. En 2014, Alice aura 70 ans, l’âge idéal pour recueillir ses réflexions sur sa vie et discuter des événements qui ont eu lieu. J’ai particulièrement aimé éditer la partie du film où Alice parle du fait de tomber amoureuse de Mel Leventhal, un avocat juif blanc des droits civiques. C’est également la première fois que Mel parle publiquement des « tabous de casser les mariages interraciaux illégaux » et des expériences de racisme intense qu’ils vécurent au Mississippi. Ce fut vraiment touchant de les voir tous les deux revisitant l’histoire des États-Unis. En tant que militants des droits civiques défiant la ségrégation dans le sud ils détaillent la façon dont ils ont avancé, avec leur amour l’un pour l’autre, au travers des bombes et des meurtres racistes. C’est ce que j’aime avec les documentaires : vous pouvez avoir des témoignages vivants qui deviennent de précieux documents à la fois d’intérêt personnel et politique.

« Justice et espoir. Espoir et justice. Laissez-nous commencer ». Ce sont les mots prononcés au début du documentaire. Qu’est-ce-que la justice et l’espoir apportent au film ?

Au cœur du travail d’Alice et de sa vie il y a son engagement pour la justice et son espoir que le changement est possible. D’une certaine façon cela va plus loin que l’engagement et comme le montre notre film, c’est dans ses gènes de parler au nom de ceux qui ne peuvent pas le faire. Faire le film sans inclure le militantisme d’Alice aurait été impossible. Je montre à travers le film à quel point son militantisme et son écriture son intrinsèquement connectés. En tant que réalisatrice, je m’investis pour savoir comment nous, les artistes, pouvons créer quelque chose qui puisse changer le monde, peu importe la petitesse de ce changement. Avec Beauty in Truth je voulais faire un film qui donnerait de l’espoir aux générations futures : montrer la vie de quelqu’un qui a réussi en dépit des circonstances ; montrer ce que cela coûte de se forger une image puissante, authentique et pleine de compassion dans l’épreuve de la pauvreté, de l’hypocrisie et de la cruauté.

Howard Zinn, qui est mort quelques mois après que je l’ai interviewé, a dit « Si vous ne voyez que le pire, cela détruit notre capacité à agir. Si nous nous rappelons des temps et lieux – et il y en a tellement – où les gens ont agit de manière extraordinaire, cela nous donne l’énergie pour agir, et au moins la possibilité d’orienter ce monde d’une direction différente. ».

Walker parle de sa mère en disant qu’elle est forte, résiliente et aimante bien qu’elle « n’ait jamais dit « je t’aime » ». Pensez-vous que ces caractéristiques sont évidentes chez Alice Walker en tant que mère ? Je pose cette question parce que sa relation avec sa fille écrivain Rebecca Walker est tendue, elles ne dialoguent pas beaucoup. Gloria Steinem disait que Rebecca était « en train de construire son identité en s’éloignant d’Alice ». C’est, je trouve, choquant et perspicace. Comment percevez-vous la dynamique entre Alice et Rebecca ?

Ce fut une séquence très difficile du film. Principalement parce que j’ai été directement témoin de la crudité de la douleur d’Alice vis-à-vis du détachement de Rebecca. Je voulais explorer cette séparation d’une façon honnête et vraie, d’une façon qui expliquerait pourquoi cela est arrivé. Le mémoire de Rebecca Black White and Jewish fournit quelques indications sur son sentiment d’abandon et comme Evelyn White dit dans le film « Rebecca est une enfant des droits civiques, donc lorsque ses parents se sont séparés elle s’est, d’une certaine façon, sentie abandonnée ». De plus, il y a tellement peu d’informations sur la façon dont les femmes de la génération d’Alice ont dû se battre en tant que parents célibataires, se battre pour honorer leur créativité et être militantes en même temps. Essayer de changer le monde pour que les femmes puissent avoir des droits et soient libres ne s’est pas fait sans sacrifices douloureux pour beaucoup de femmes artistes et écrivains.

Plus tôt cette année nous avons eu notre première mondiale à Londres lors de l’International Women’s Week et pendant l’affichage des questions/réponses, Alice a fait un commentaire intéressant : « J’ai un certain esprit et je ne l’ai pas changé. J’ai vraiment essayé de l’honorer… c’était l’esprit de créativité, être avec des gens qui sont en danger, l’engagement auprès des personnes que j’aime, y compris ma fille… j’ai été élevée dans une culture où être mère… signifiait être mère dans le sens très vieux du terme, où vous êtes mère et enfant n’importe où ».

Au fil des années j’ai passé du temps avec à la fois Rebecca et Alice pendant la longue période où elles étaient meilleures amies et donc c’est assez triste d’avoir été témoin de la démonstration publique des blessures et de la colère de Rebecca envers sa mère. Mais je reste optimiste et espère qu’un jour il y aura une réconciliation, si c’est ce qu’elles veulent toutes les deux.

Vers la fin du film Walker dit « Nous sommes les expressions de l’humanité », ce qui, je trouve, résume bien ce que cela signifie d’être à la fois artiste et militante. Trouvez-vous que ces mots représentent votre propre vie, en tant qu’artiste et militante ainsi qu’en tant que militante s’exprimant à travers l’art ?

Oui, exactement. J’en suis venue à l’art grâce à mon militantisme. Mon premier film était une vidéo-poème de dix minutes appelé Sari Red, un mémorial à une jeune indienne qui fut tuée par une bande de voyous blancs racistes dans les rues de Londres. Ils lui ont roulé dessus avec leur van parce qu’elle leur avait répondu lorsqu’ils lui avaient lancé des insultes racistes. Lorsque j’ai montré cette vidéo pour la première fois à deux cent personnes lors d’un petit festival de films à Brighton, j’ai été époustouflée par les retours. Á ce moment-là j’ai vu le pouvoir qu’avaient l’image et le son dans la création d’une réponse viscérale du public. Je les emmenais dans le monde de cette jeune femme. Elle n’était plus une statistique, elle est devenue une vraie personne pour eux. C’était un tournant. Je voulais continuer de raconter l’histoire de gens en marge de la société, des étrangers et des hors-la-loi.

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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