El Nino Pez : Interview de la réalisatrice Lucia Puenzo

El Nino Pez : Interview de la réalisatrice Lucia Puenzo

Interview accordée à Raphaëlle Simon le 06 Mai 2009 pour Mk2

Le film est tiré d’un livre que vous avez écrit il y a 8 ans. Pourquoi avez-vous décidé d’en faire un film ?

Alors que je terminais mon premier film XXY, j’ai relu El Niňo Pez, ma première nouvelle. Rapidement, j’ai voulu l’adapter.

Comment était née l’idée du livre El Niňo Pez ?

Je ne saurais pas vous dire d’où est née l’idée du livre. J’avais écrit d’autres choses mais je n’avais rien publié ou même terminé autre chose qu’un conte. J’ai commencé à écrire un mois après que mon chien est mort. Il avait été mon compagnon inconditionnel pendant des années et il est mort d’un accident. Je n’avais pas de plan ou de feuille de route, c’était un jeu. Et en vérité, la liberté que l’on ressent quand on a jamais rien publié et que l’on ne sait pas si on va l’être un jour me donnait une certaine impunité.

Qu’est ce qui a changé entre le livre et le film ?

Beaucoup de choses ont changé ! Le plus frappant est que la nouvelle est racontée par le chien, qui est un personnage de plus dans le film, mais plus le protagoniste principal. C’est un chien plein d’humour et de cynisme, qui est très amoureux de sa maîtresse. Au moment d’adapter la nouvelle, il était très difficile de transférer ce regard dans le scénario, et j’ai du le changer radicalement. Dans le film, l’histoire est contée à travers les yeux de la protagoniste Lala qui se réveille un matin pour se rendre compte que son père a été assassiné sans se souvenir de rien et prend la fuite.

Comme dans XXY, l’adolescence vous inspire. Pensez vous que c’est l’âge des possibles ?

Je crois que l’adolescence est le moment le plus puissant de la vie d’une personne : on n’est ni enfant, ni encore adulte, l’individu que nous allons être est en train d’émerger. C’est une étape de quête, de confusion, d’angoisse : tout est très intense. Dans l’enfance ou l’âge adulte, il y a des périodes plus calmes, alors que l’adolescence est un volcan et se prête à la romance. Quand je regarde des adolescents, j’ai l’impression qu’ils savent clairement qui ils veulent être, c’est un combat.

Pouvez-vous nous raconter la légende du Niño Pez ?

Le Niño Pez est un enfant qui vit dans un lac Ypoa au Paraguay et qui emmène par la main les noyés au fond du lac jusqu’à leur mort. En fait, c’est une légende complètement inventée pour la nouvelle à l’origine du film. Depuis très petite, je lis des légendes Guarani que j’aime beaucoup. Ma nouvelle m’a donné l’occasion d’inventer ma propre légende.

Légendes, histoires, rêves, cauchemars sont très présents : quelle est la part de fantastique dans le film ?

C’est dans ce monde qui est sous les eaux, dans les rêves ou dans l’inconscient- d’ailleurs tout est lié – qu’est la vérité. Il existe le monde manifeste, et celui dont on ne parle pas, qui est plus puissant, comme un archétype. Je pense que les histoires les plus fortes viennent de là, quand on va sous l’eau. C’est d’ailleurs pour ça que mes deux films commencent dans l’eau. Et puis l’eau renvoie à l’utérus. L’histoire du Niño Pez est très liée à l’utérus, avec les mères qui ont perdu leurs enfants dans l’eau. Cette histoire est très féminine en ce sens.

Avez-vous cherché à brouiller les frontières entre la réalité et le fantastique ?

Oui, j’ai beaucoup travaillé là-dessus, c’est pour ça que j’ai mis la séquence dans le lac : le Niño Pez apparait dans le film dans un endroit qui peut être réalité ou rêve. On ne saura jamais vraiment car la légende se construit ici, autour de cet enfant qui a une face lumineuse et une face plus obscure avec ce qui s’est passé dans la réalité. J’ai fait très attention à comment montrer ce Niño Pez.

Pourquoi avoir mélangé les genres : fantastique, thriller, réaliste intimiste ?

Effectivement, le film contient beaucoup de genres différents, comme déjà la nouvelle. Dans la nouvelle, tout était vu à travers le chien, mais pas dans le film. Le monde des deux filles est très ordinaire, au sein d’une famille de classe moyenne. Et puis l’histoire les mène vers une vie plus dangereuse, elles deviennent plus marginales, elles fuient vers la frontière. Ca m’intéressait de voir ce passage d’une vie contenue à une vie fugitive.

La lumière est toujours sombre et aquatique dans le film : comment l’avez-vous travaillée ?

J’ai beaucoup travaillé avec le directeur de la photo Rodrigo Pulpeiro pour obtenir ce côté sinistre. Dans le milieu familial déjà, puis dans le fond du lac, et enfin avec la fuite des deux amantes qui les condamne à la marginalité. Nous avons travaillé autour du clair obscur, des ombres très opaques, du noir, avec de la lumière très ponctuelle pour donner l’idée d’un monde qui devient de plus en plus oppressif. Le début est plus lumineux pour aller ensuite vers la pénombre.

Pourquoi avoir choisi une narration non linéaire ?

Ce film est avant tout le voyage émotionnel de ces deux filles, notamment celui de Lala. Elle est très confuse : elle se réveille un matin pour découvrir son père assassiné sans se rappeler ce qui s’est passé. Cela m’intéressait que cette confusion transparaisse au spectateur : il faut qu’il ne comprenne pas, tout comme elle, qu’il ne soit pas un spectateur qui sait tout et qui veut voir comment elle va se rendre compte des choses. Il doit accompagner Lala par la main : c’est un casse tête, le récit explose en éclats à l’image de la vie de Lala.

 Pouvez-vous nous parler des effets symétriques, des effets de reflet du film ?

Je suis contente que vous l’ayez perçu. Il y a beaucoup d’effets de symétrie entre les deux amantes dans leurs relations avec leurs pères. Ce qui est intéressant c’est que dans la nouvelle, il s’agit du frère de Guayi (la domestique, maîtresse de Lala) et pas de son père, mais l’acteur qui interprète son père dans le film est l’acteur de télénovelas le plus connu en Argentine. Quand il a accepté le rôle, qui est à l’opposé de ses rôles habituels de séducteur, j’ai réécrit le rôle pour lui et j’en ai fait un père à cause de son âge.

Les deux pères du film sont mauvais : est-ce un message ?

Le père de Guayi est incestueux. L’inceste est très commun dans beaucoup de famille en Amérique du Sud : entre frères, entre parents… L’indice d’inceste est très élevé, même si on n’en parle pas. C’est aberrant, mais bien plus commun que ce que l’on croit. Nous voulions présenter le père de Guayi comme malade, mais pas comme le stéréotype du méchant. Souvent, les gens malades n’ont pas l’air mauvais, et l’acteur a très bien construit cette ambigüité. Dans le cas du père de Lala, il n’est pas mauvais, c’est un homme très puissant qui aime beaucoup ses enfants mais qui ne peut pas se contrôler. Il est compulsif et dépasse les bornes. Mais j’ai inventé ces pères déviants pour le besoin de l’histoire. Dans XXY, le père était au contraire le plus lumineux de la terre, le meilleur du monde, et je ferai d’autres histoires avec d’autres pères encore !

Vous filmez une histoire d’amour entre une jeune fille de bonne famille et sa domestique. Qu’est ce qui est le plus choquant en Argentine : l’homosexualité ou le mélange des classes ?

Peut être qu’il y a dix ans, les deux aurait été aussi gênants, mais aujourd’hui, dans certains milieux de Buenos Aires c’est la différence sociale qui gênerait le plus.

Comme dans La Femme sans tête de Lucrecia Martel, vous dénoncez le système de classe et ses injustices. Votre film est il politique ?

Oui, il y a des éléments politiques, avec la problématique des injustices sociales qui perdurent dans toute l’Amérique latine, notamment avec le phénomène des classes moyennes qui vivent avec des domestiques, qui n’existe qu’en Amérique latine et pas aux Etats-Unis ou en Europe. Il y a aussi la façon dont la domestique est traitée dans la maison, et la situation marginale à laquelle sont condamnées les deux filles. Les films sont souvent politiques, même quand ils ne le semblent pas.

Vouliez-vous dénoncer ces injustices ?

Je ne commence jamais un projet en pensant à un message, un thème ou une dénonciation précise. Ce n’est pas ma manière de travailler, contrairement à certains qui veulent dénoncer quelque chose et construisent leur histoire à partir de là. Je commence mes histoires avec une échelle microscopique, j’aime un personnage, ou une relation entre deux personnes, et je vais dans une direction à partir de là. Mais mon propos initial n’était pas de dénoncer quelque chose.

Interview Originale sur le site Mk2

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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