El Nino Pez : Interview de la réalisatrice Lucía Puenzo et des actrices Inés Efrón et Emme

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Interview accordée à Sandra Commisso pour le magazine Clarín en 2009

Sandra Commiso a réuni pour le journal Carín la cinéaste Lucía Puenzo et les actrices Inés Efrón et Emme, afin de percer les secrets du film El Niňo Pez.
Après son passage au BAFICI (Festival international du film indépendant de Buenos Aires) et sa récente sortie dans les salles, le second film de la jeune Puenzo aborde la relation entre une adolescente et une domestique paraguayenne qui travaille chez elle et qui se voient mêlées à un crime mystérieux. La trame de l’histoire joue sur différents genres, du policier au road movie, pour finir sur un final. Le duo d’actrices, composé d’Inés Efrón et de la débutante Emme, fournit un grand travail pour entretenir une ambiance générale tendue. Tout au long de cette interview, la réalisatrice et les actrices reviennent sur la personnalité des personnages, leur relation entre elles, les premiers pas cinématographiques de Emme, les tabous tels que l’inceste et les légendes guaranies qui apparaissent dans le film.

Les personnages de Lala et la Guayi gardent tellement de secrets que l’on n’arrive pas à découvrir vraiment qui elles sont véritablement, en plus du fait qu’elles semblent se laisser guider uniquement par la passion et jamais par la raison…

Lucía : Totalement. Je crois que la légende de l’enfant poisson dans le lac, tout ce qui est en relation avec l’eau et ce qui est sous la superficie, est davantage lié à l’émotionnel qu’au rationnel, c’est quelque chose de très féminin. Et leur rencontre se fait à cet endroit où tout se mélange : leur relation est érotique, maternelle, amicale. Elles sont dépassées par le lien qui les unit. En plus, je trouvais ça intéressant d’accompagner Lala, je ne voulais pas que le spectateur en sache plus qu’elle, mais qu’il soit avec elle dans la confusion. Parce que quand il y a plus de distance, on a tendance à juger davantage les personnages et je ne voulais pas que les gens aient un regard distant, qu’ils les jugent. Mais qu’ils puissent les comprendre, oui. Les deux ont des secrets très lourds et malgré cela je ne voulais pas que l’on puisse les montrer du doigt, je voulais que l’on puisse les aimer même si c’est dérangeant.

Emme : Pour moi le plus important c’était ça, comprendre la Guayi et ne pas la juger. Je crois que la seule raison qui les guide toutes les deux, leur raison d’être, c’est l’amour qu’elles éprouvent.

Tu es tombée sur un personnage fort pour tes débuts au cinéma : comment tu t’y es confrontée ?

Emme : Avec Inés nous souhaitions réellement créer ce lien entre elles deux. Dès la première lecture du scénario, j’ai imaginé la Guayi : petite, au Paraguay, dans son monde ; fragile et forte à la fois. Elle suit son instinct et part seule avec son corps, qui est la seule chose qu’elle possède vraiment : c’est sa maison, sa prison et son arme aussi. Avec Lala, d’une certaine manière, elle se permet d’être la mère qu’elle n’a pas pu être et la mère qu’elle n’a pas eue. C’est pour ça que le lien est si fort, au-delà de l’érotisme. Et leurs mondes finissent par se ressembler.

Inés : Lala, qui en apparence a tout, au final se sent seule. Mais ensuite, elle se découvre peu à peu et j’ai moi-même été surprise par tout ce qu’elle est capable de faire. Je l’ai compris petit à petit. De plus, à chaque fois que je vois le film, je comprends 50% du personnage.

Et qu’as-tu découvert sur Lala ?

Inés : Je n’arrivais pas à croire que j’avais donné vie à tout ça !

Lucía : Lala est une héroïne, elle a le courage de faire face à bien des choses !

C’est un personnage qui subit une grande transformation…

Lucía : Oui, d’ailleurs, dans la scène où elle se coupe les cheveux, elle le fait pour de vrai, et nous avons dû filmer en gardant à l’esprit l’avant et l’après de cette scène. Pour Inés, ça a été comme deux tournages différents.

Inés : À partir de là il y a une rupture et Lala se masculinise, elle acquiert plus de force. C’est comme si elle s’ôtait un poids des épaules. Et c’est aussi un symbole car sa longue chevelure blonde marque son niveau social.

Le film évoque sans détour le tabou de l’inceste, comment l’avez-vous préparé ?

Lucía : Les liens incestueux sont si communs en Amérique Latine, il y a une infinité de cas, ils sont parfois acceptés ou maintenus sotto voce, malheureusement c’est loin d’être rare.
C’est curieux que cela n’ait pas été davantage traité au cinéma, seulement quelques fois ou de façon indirecte.

Mais dans ce film, ce tabou survole tout le reste.

Lucía : Oui. Entre les parents et les filles il y a deux liens symétriques, entre les filles et leurs parents respectifs. En réalité ça joue sur cette relation si symbiotique entre elles, elles sont comme des miroirs l’une pour l’autre. En plus, je voulais dresser un profil ambigu de ces parents […]. Ce sont des êtres sinistres mais ils peuvent également séduire, c’est ce qui est le plus perturbant chez eux.

Arnaldo André interprète le père de la Guayi, tu as immédiatement pensé à lui pour le rôle ?

Lucía : Oui. Dans le roman il y avait un frère à la place du père (note de la traductrice : le film  El Niño Pez est tiré du livre du même nom écrit par Lucía Puenzo il y a huit ans), mais j’ai décidé de changer et d’en parler avec lui. Quand Arnaldo a accepté, je l’ai réécrit pour lui, en pensant à un bel homme, hors de son stéréotype. C’est très intéressant ce qu’il en a fait.

Ces relations, en plus d’autres choses, sont marquées par le pouvoir et poussent vers le crime.

Lucía : J’ai beaucoup travaillé les relations de pouvoir, surtout au sein de la maison. De nombreuses fois, dans certaines relations, on peut croire que les choses sont d’une certaine façon alors qu’en réalité c’est tout le contraire. La Guayi c’est celle qui en réalité, outre le fait d’être la domestique, tire les ficelles de la maison. Quand pendant un dîner familial elle se met à chanter en guarani, elle ne le fait pas de façon innocente.

Au milieu de cette sordidité et de cette obscurité auxquelles sont confrontés les personnages, il y a également un monde onirique, de légendes, qui fonctionne comme un refuge.

Lucía : Quelque chose comme ça oui. Le voyage de Lala au Paraguay est comme une spirale qui se rompt,  c’est quasiment symbolique, en partant à la recherche de la légende qu’elles se sont créée pour elles-mêmes. À cet endroit, près du Lac Ypoá, la limite entre le réel et l’imaginaire devient plus floue.

Traduction Gaëlle Carrion

Interview Originale sur Cineplazza.com

El nino pez - interview réalisatrice et actrices

A propos de Gaëlle Carrion

Gaëlle Carrion
Chargée de communication digitale dans la vraie vie je partage mes coups de cœur sur le site d'Univers-L !

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