Mathilde de Morny (1863-1944)

La Marquise Mathilde de Morny, descendante du roi Louis XV par sa mère (la princesse Sophie Troubetskoï), apparentée à la famille impériale régnante des Roumanov en Russie (sa mère était la fille naturelle du Tsar Nicolas 1er) mais pouvant tout aussi bien revendiquer des liens du sang avec l’impératrice Joséphine de Beauharnais et Napoléon III (frère utérin de son père), se fit connaître du Tout Paris par une vie jugée par beaucoup scandaleuse.

Mathilde de Morny

Bien que mariée, par convention, avec le Marquis de Belbeuf de 1881 à 1903, Mathilde de Morny ne peut être qualifiée de bisexuelle. Peut-être même n’était-elle pas lesbienne. Il semble qu’elle ne se soit pas identifiée au genre féminin. En fait, il semble que « oncle Max » ou « Missy », ses deux principaux surnoms, puisse être considérée comme une femme en transition qui voulait devenir un homme.

Vivant à Paris, la marquise s’habille toujours en homme, ce qui est un délit aux yeux de la loi. Comme Christine Bard l’a bien montré dans un article sur le travestissement paru dans la revue Nouvelle Clio, porter le pantalon relève du travestissement qui est strictement interdit par l’ordonnance de police du 16 brumaire an IX (7 novembre 1800). Celles qui transgressent la loi encourent une peine de police : des amendes et un emprisonnement de moins de 5 jours. Faut-il ajouter que cette loi n’a toujours pas été abrogée même si elle est tombée en désuétude ?

Pour pouvoir porter le pantalon, les femmes devaient faire une demande d’autorisation à la Préfecture de Police, aussi étaient-elles rares sans doute à entreprendre cette démarche. On ignore pour quelles raisons la Marquise fut autorisée à s’habiller en homme, mais son statut social a dû jouer une part importante. À partir de 1900, elle ne quitta plus le complet veston et portait les cheveux courts, ce qui en faisait une extravagante. Lorsqu’elle divorce en 1903 (la loi sur le divorce ne date que de 1884 et était très contraignante pour les épouses. Un seul motif permettait de casser le mariage : la faute), elle se met à fréquenter plus assidument les lieux de spectacle. Elle entretient une courtisane ouvertement bisexuelle avec qui elle a des amours tarifées, la sublime Liane de Pougy.

Mathilde de MornyMathilde de Morny

Mathilde de Morny

Elle rencontre aussi, plus tardivement, Colette qui est alors mariée à Willy. Une relation de 6 ans commence entre elles qui a défrayée la chronique.

Mathilde de Morny

Pour le cercle de Natalie Barney, le couple formé par Colette et « Monsieur le Marquis » est monstrueux. La journaliste américaine Janet Flanner décrit Mathilde comme « un homme distingué, raffiné, d’un âge certain, car elle portait toujours des vêtements masculins, ce qui la faisait paraître légèrement empâtée, cachant ce que sa silhouette aurait pu avoir de féminin » : on sent le coup de griffe. En 1906, alors que Colette entame une procédure de divorce très difficile avec Willy, les deux femmes se produisent ensemble dans des pantomimes qu’elles interprètent dans des music-halls. D’après les critiques, les lesbiennes de Paris se précipitent pour les voir, surtout pour découvrir Colette, presque nue et soulevant haut ses jupes. En 1907, le couple défraye la chronique lors de la première de « Rêve d’Égypte » (une pantomime de Georges Wague, Emile Vuillermoz et Willy) où Colette, quasi-nue, échange un baiser avec Mathilde de Morny, travestie en homme.

Mathilde de Morny

Ce fut un délire dans la salle, ce qui conduisit le préfet Lépine à interdire les représentations. Pour en savoir plus, voici le résumé de cette première.

Lorsqu’elles n’étaient pas en scène ensemble à Paris, le couple vivait en province : la Marquise vécut avec elle dans une villa du Crotoy en Baie de Somme et acheta un manoir en Bretagne pour Colette qu’elle lui offrit en 1910 comme « cadeau » de divorce.

Mathilde de Morny

Le ménage semble heureux, mais le travestisme de Mathilde pose problème. Dans Le Pur et l’Impur, Colette écrit :

« Tu comprends, une femme qui reste une femme, c’est un être complet. Il ne lui manque rien, même auprès de son amie. Mais si elle se met en tête de vouloir être un homme, elle est grotesque. Qu’est-ce qu’il y a de plus ridicule, et de plus triste, qu’un homme…simulé ? »

En fait, Mathilde de Morny devait souffrir de ne pas être totalement, c’est-à-dire biologiquement, un homme. Et ne trouva pas l’amour : Liane de Pougy n’aimait que Natalie Barney, tandis que Colette, la femme de sa vie, la quitta pour un homme en 1912. Pourtant, Colette écrivait : « la séduction qui émane d’un être au sexe incertain ou dissimulé est puissante ». Colette aimait celle qu’elle immortalisa sous les traits de Max dans La Vagabonde et de « La Chevalière » dans Le Pur et l’Impur. Mais Mathilde ne s’aimait pas en femme.

Ce fait et bien d’autres qui nous échappent ont donné à Mathilde de Morny la volonté de se transformer en homme. Elle subit une hystérectomie, c’est-à-dire une ablation de l’utérus, puis une mastectomie (une ablation des seins) qui gommèrent sa féminité biologique. C’est assez rare pour être souligné. Le transsexualisme n’est pas une réalité à l’époque. Le premier texte à en parler est L’Androgyne d’André Couvreur, en 1922. Le médecin pionnier des opérations de changement de sexe est Harry Benjamin et travaille à Berlin en 1926. La première opération métamorphosant un sexe en un autre eut lieu au début de l’année 1930 et transforma un homme (Einar Wegener) en femme (Lili Elbe).

La transformation de Mathilde en marquis s’arrêta à ces deux opérations. Pendant la guerre, de plus en plus déprimée, elle essaya par deux fois de se tuer. Elle y parvint en 1944 en mettant sa tête dans le four de sa cuisinière à gaz. Une fin violente (et rare) pour une vie difficile, bien loin de la légèreté du travestissement de carnaval.

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