Interview du Collectif Gouine Comme Un Camion

Collectif Gouine Comme Un Camion

Interview accordée à Isabelle B. Price le 25 Mai 2012 pour le site Univers-L.com

Comment est né le collectif Gouine comme un Camion ? Est-ce que c’est une idée ancienne ou quelque chose de très récent ?

Le projet est né au cours de la Marche des Fiertés l’année dernière lorsque, errant sans but dans le cortège, nous avons pris conscience qu’il n’y avait pas à proprement parler de char de lesbiennes (organisé par et pour des lesbiennes) et que nous ne savions donc pas derrière quel char défiler. La Gay Pride est pourtant le jour où toutes les personnes LGBTQI sont dans la rue pour faire valoir leurs revendications et leurs identités. Faire un char de lesbiennes, c’était une façon de faire de la visibilité et de reprendre cet espace-là, et donc avant tout un acte politique. Mais ce projet a bien sûr une dimension festive et artistique dont nous sommes fières.

Pourquoi ce projet de char lesbien à la Gay Pride vous tient-il tant à cœur ?

Le projet de ce camion de gouines est de revenir à l’essence même de la marche : c’est un jour au cours duquel les gays, lesbiennes et trans investissent l’espace public, sont visibles, dénoncent les discriminations dont ils font l’objet et se battent pour leurs droits.
Cela nous semblait aberrant qu’en un jour si particulier, les lesbiennes soient si peu visibles, que rien n’existe ce jour-là par et pour les lesbiennes. Pour nous, cette sous-représentation est à l’image de ce qui se passe dans la communauté : l’espace lesbien se réduit comme une peau de chagrin. Les bars et clubs lesbiens ferment les uns après les autres (Le Pulp et La Barbare en 2007, le rachat de Chez Moune par les propriétaires du Baron, la menace de fermeture du Troisième lieu) alors que les clubs gay prospèrent (200 lieux dans le Marais, pensés par et pour des hommes). C’est une histoire de prise de place : aujourd’hui encore, les femmes (et a fortiori les lesbiennes) doivent toujours batailler davantage pour prendre une place qu’un homme occuperait sans même se poser de questions. Bref, on voulait dire : “nous existons, nous sommes fières de qui nous sommes et nous occupons l’espace public”. On voulait un char indépendant, sans sponsor et pour nous toutes, dans toutes nos diversités. C’est pour cela que l’idée du char solidaire, basé sur une participation collective, nous a semblé être la bonne solution. Ce char nous tient à cœur car il donnera de la visibilité et permettra peut-être à celles qui, dans leur travail ou en famille, ne peuvent pas encore dire qui elles sont, d’être fortes et fières ce jour-là.

Combien de bénévoles êtes-vous dans le collectif ? Est-ce que vous pouvez nous parler un peu des rôles de chacune ?

Ce n’est pas important de savoir qui est derrière ce projet, mais qui sera sur le char !
Ce char doit être un porte-voix pour toutes les lesbiennes, dans toutes leurs diversités.
Ce projet s’adresse à toutes celles (et pas seulement des parisiennes) qui veulent se l’approprier, être visibles ce jour-là et se retrouver autour d’un char qui leur ressemble.
Il a été initié par quelques gouines fières et volontaires mais a rapidement été soutenu par des collectifs actifs, impliqués dans des évènements lesbiens.

Comment votre idée de char lesbien a-t-elle été reçue auprès des filles homosexuelles ? Est-ce que vous avez reçu du soutien ? Des haussements d’épaules méprisants ?

La perplexité de certaines filles tenait parfois à l’appellation qu’elles jugeaient un peu brutale, au budget que nous nous étions fixé ou encore à l’utilité de la Gay Pride, mais après discussion, elles sont plus ou moins tombées d’accord avec nous.
Dans l’ensemble, le projet a reçu un accueil très favorable : les filles saluent quasi unanimement l’initiative, trouvent que ça manquait, que c’est super et sont excitées à l’idée d’avoir un char à la Marche des Fiertés.

Vous avez réussi à convaincre plusieurs figures lesbiennes françaises je crois, non ? Comment vous y êtes-vous prises ?

Nous avons immédiatement reçu le soutien de plusieurs groupes LGBT et lesbiens (Cineffable, Popingays, Barbieturix, Corps versus Machine, Playnight, Têtue, etc) qui ont compris notre démarche.
Océanne Rose-Marie, La Lesbienne invisible a, parmi les premières, relayé l’info et encouragé notre projet. Et dans la foulée, Virginie Despentes a accepté de devenir notre marraine officielle : nous en sommes très heureuses.
C’est une icône féministe qui défend dans ses livres et ses films des valeurs, auxquelles en tant que femmes et lesbiennes nous adhérons totalement. Nous sommes fières d’être toutes ses filleules. En sus, elle exprime de façon particulièrement simple et positive son homosexualité. Virginie ringardise totalement l’idée même du placard. Si toutes les gouines médiatisées pouvaient en faire autant, nous n’en serions pas là !
La philosophe Beatriz Preciado et l’écrivaine Cy Jung nous soutiennent également.
Et nous avons aussi reçu une petite vidéo de Beth Ditto de Gossip… 😉

Où en êtes-vous de la collecte des fonds ? Ça avance comme vous le souhaitiez ? C’est plus rapide ? Plus long que prévu ?

L’objectif fixé au départ a été atteint le 1er mai en fin de journée… nous y avons vu un signe 🙂
La collecte a démarré lentement car il a fallu du temps pour faire connaître et comprendre le projet précisément.
Il y a encore quelques réticences en France vis à vis du “crowd funding” c’est à dire de la “levée de fonds”. Cette pratique est peu développée et semble plus courante dans les pays anglo-saxons. C’est pourquoi, et afin d’inciter les filles à contribuer financièrement à ce projet qui est le leur, nous avons prévu des contreparties variées en récompense de l’effort de guerre (l’affichage de son slogan “je suis gouine et…” sur notre Tumblr et sur le char, le magique T-shirt Gouine comme un camion, un mix spécial gaypride “Dykes on trucks” concocté par notre flotte, etc)
Nous envisageons l’autofinancement comme une marque d’indépendance. Nous souhaitions éviter les étiquettes commerciales et permettre à chaque lesbienne de s’investir et de se reconnaitre dans ce projet. Certaines associations ont également déjà contribué à ce projet et nous en sommes très heureuses.
Nous avons aussi entrepris une tournée des soirées lesbiennes parisiennes dès le lancement du projet sur Kisskissbankbank en mars. La quasi totalité des organisatrices de soirées ont été enthousiasmées par le projet et nous ont invité à tenir un stand. Nous avons donc participé à toutes les soirées lesbiennes parisiennes, y compris celles où nous ne nous rendions pas forcement d’habitude. Ceci nous a permis de rencontrer et d’échanger autour du projet en lui-même, du nom qui a parfois suscité quelques remarques, (espace)des enjeux et des attentes de filles très différentes autant dans leurs engagements politiques que dans leurs styles de vie. Pour nous, cela a été très enrichissant.
Ensuite la collecte a pris de l’ampleur petit à petit. Et puis notre marraine Virginie Despentes s’est transformée en bonne fée en nous reversant les 2 000 euros alloués par le prix Pierre Guénin, récompensant une action dans la lutte contre l’homophobie.

Quelle est la prochaine étape ?

La prochaine étape est la SOIRÉE CAMION ce samedi.
Pour fêter la naissance du char et poursuivre un peu notre collecte, nous avons lancé un appel aux collectifs / djs / labels / artistes qui ont soutenu le projet afin de venir mixer à la Chaufferie de La Machine du Moulin Rouge le samedi 26 mai 2012.
Tous les fonds récoltés au cours de cette soirée seront reversés dans le projet.
Nous avons les quatre roues, le moteur, la remorque de treize mètres, le groupe électrogène, l’essence. Il ne nous reste plus qu’à trouver de l’huile de coude et une belle déco…
Ensuite, justement, il nous restera le char à monter.
À ce sujet toutes celles qui souhaiteraient s’investir dans le projet en nous aidant le jour J pour la sécurité, l’installation, la déco sont les bienvenues et peuvent nous contacter via notre page Facebook

Informations pour nous rejoindre samedi :
La Chaufferie de La Machine du Moulin Rouge / 90, boulevard de Clichy / 75018 Paris / 23h30 – 06h
Plus d’informations ici.

Au fait, pour la Gay Pride, combien de lesbiennes attendez-vous sur et autour de votre char ? Une petite idée ?

On attend toutes les lesbiennes de Paris et d’ailleurs. On espère être le centre de ralliement des lesbiennes pour cette marche des fiertés 2012. Quant au nombre de lesbiennes sur le char, ce n’est pas vraiment quantifiable : il y aura celles qui ont participé (environ 250) et puis toutes les autres. Combien peut-on mettre de gouines sur un semi-remorque de treize mètres ? La question reste en suspens !!! En tous cas, nous comptons sur le bon esprit de chacune pour adopter un comportement responsable et prudent et pour laisser sa place à celle qui n’aura pas encore pu monter sur le plateau.
Dans tous les cas, on a loué un super sound system donc il aura aussi beaucoup de place autour du char.
Sans dévoiler la surprise qui n’en serait plus une, on peut dire que le char sera grand, très grand, beau, très beau, visible, très visible, bruyant, très bruyant et surtout lesbien, très lesbien.

Quelque chose de particulier à ajouter ?

Aujourd’hui comme hier (et on oublie trop souvent de le souligner), être lesbienne c’est à certains égards une réelle chance : cela ouvre un champ des possibles incroyable en permettant de remettre en question les schémas dans lesquels nous avons grandi et en offrant une liberté de pensée et d’agir. Être lesbienne, s’est assumer sa sexualité, déconstruire une certaine norme et s’interroger sur le désir.
Nous espérons que tout se déroulera pour le mieux et que le projet pourra être reconduit l’année prochaine et les suivantes. L’objectif est de créer un espace de visibilité pérenne qui débouche, rêvons un peu, sur une représentation plus permanente des gouines dans les manifestations LGBT. Première, deuxième, troisième génération, nous sommes toutes «gouine comme un camion » !

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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