Interview de Juliette Nourreddine

Juliette Nourreddine

Interview accordée à Mathieu Menossi pour le site Evene.fr en Décembre 2008

Loin des autoroutes télévisuelles et des boulevards de la FM, Juliette continue de pousser la chansonnette comme bon lui semble. Fougueuse diva à l’exubérance militante, elle arpente les planches de France jusqu’au printemps prochain. Elle sera les 5 et 6 décembre au Casino de Paris.

Artiste populaire, Juliette Noureddine ne prétend pas pour autant être une artiste universelle. Incorruptible et mutine, c’est sur scène qu’elle veut vivre sa musique en dehors de tout impératif de rendement ou de succès. De ses souvenirs d’enfance, entre cabarets et music-halls, elle a gardé cette envie insatiable de faire l’artiste, de jouer des notes et de s’amuser des mots. Dans un dernier opus fantaisiste et brillant (Bijoux & babioles), Juliette y poursuit ses jeux de rimes et de vers. Elle s’y épanche avec toute sa gouaille dans une écriture définitivement plus personnelle et incisive.

Quel est votre état d’esprit après deux mois de tournée ?

C’est une vaste question. Quand je suis sur une tournée, je me sens sur la fin de quelque chose. L’album est bouclé depuis longtemps. Tout est réglé. Ca tourne, ça ronronne. Et en même temps je n’ai pas encore commencé à envisager la suite. Je ne suis pas encore dans l’énergie de créer quelque chose de nouveau. Je me sens comme entre deux feux, entre fin et recommencement.

Avec Bijoux & babioles, vous confirmez votre désir d’écrire vos propres textes. Etait-ce une nécessité ?

Au fond, pas vraiment. Ca s’est fait naturellement. J’ai toujours écrit mais j’étais juste un peu fainéante pour aller jusqu’au bout de la démarche. Mais écrire m’amuse follement. J’aborde l’exercice comme un jeu intellectuel. Comme un mot-croisé : il s’agit de remplir des cases pour que cela “sonne” le mieux possible. Je fonctionne beaucoup par champ lexical, par association d’idées. J’ai longtemps été entourée de gens qui le faisaient très bien pour moi. Mais peu à peu, il est devenu nécessaire de pouvoir coucher sur le papier mes propres mots, mes propres idées. Il pouvait m’arriver de ne pas entièrement me retrouver dans les textes que l’on me proposait. Et il faut reconnaître que les progrès informatiques m’ont clairement facilité la tâche. Avec un ordinateur, un micro et quelques samples, tu as ton studio chez toi. Du coup, la moindre inspiration, la moindre chansonnette fredonnée finit dans la “boîte”.

Dans ‘La Boîte de fer blanc’ justement, vous évoquez votre enfance passée dans les music-halls. Il est rare que vous fassiez preuve d’une telle intimité…

De façon générale, je n’ai pas envie de me servir de mes souvenirs pour écrire des chansons. Ma vie n’est pas intéressante, en tout cas pour les autres. Par contre, nourrir des histoires par des sentiments qui m’ont traversée, ça oui, évidemment. C’est partout et tout le temps. Dans ‘La Boîte de fer blanc’, c’est un vrai “je”, l’histoire d’un vrai souvenir d’enfance, avec une réelle raison d’être. Je l’ai écrite rapidement, presque d’un jet. Je pars d’un sentiment très personnel pour aller vers un sentiment plus universel. En l’occurrence, à travers cette chanson, j’ai voulu revenir sur ce désir, ce besoin de “faire” l’artiste.

Vos compositions présentent une dimension visuelle incontestable…

Dans la composition comme dans l’écriture, je fonctionne en permanence avec des images. Je suis une compositrice de films frustrée (rires). J’adore l’idée d’illustrer un propos. Les musiques du monde sont à ce titre des sources d’inspiration inépuisables dans lesquelles je ne cesse d’aller puiser. Elles me fascinent. Je farfouille, je cherche, je mélange de nouvelles sonorités, de nouvelles textures pour habiller mes “images” musicales. J’aime les compositions très arrangées. Pour le classique, c’est une évidence. Mais même dans le rock, le plan guitare-basse-batterie m’ennuie assez rapidement. Il me faut du Frank Zappa, du Pink Floyd ou du Queen minimum. Des types qui s’amusent avec les sons, les atmosphères. Qui cherchent à te surprendre, à recréer tout un univers. Ah, si la vie pouvait être comme au cinéma ! C’est quelque chose que tu peux ressentir lorsque tu te balades avec ton casque audio sur la tête. D’un seul coup, avec la musique, l’environnement le plus anodin présente une tout autre dimension. C’est une sensation que j’adore.

Dans cet album vous abordez des thèmes douloureux tels que l’immigration, l’exil ou la haine. Comment concevez-vous l’engagement de l’artiste ?

Monter sur une scène constitue en soi un acte engagé, voire politique. L’artiste y prend la parole publiquement, se positionne, et ce même lorsqu’il se contente de chanter l’amour, les petites fleurs et les petits oiseaux. Par ses mots, par ses allures, sa façon d’occuper l’espace, il affiche ce qu’il est. Personnellement, je conçois l’engagement essentiellement à travers le rire et la dérision, à l’image de la ‘Tyrolienne amoureuse’. Pierre Dac a écrit la chanson en 1942 et y dénonçait déjà ouvertement le contexte haineux de la France occupée et xénophobe. A la même époque sortait sur les écrans ‘Le Dictateur’ de Charlie Chaplin. En pleine terreur nazie, ces artistes préféraient se moquer par l’ironie et la satire des événements les plus dramatiques de l’histoire. Le rire est une arme redoutable, l’un des registres les plus violemment combattus par les dictateurs de tous bords. Je suis de ceux qui considèrent que le public doit d’abord et avant tout se fier à son libre arbitre, à sa conscience. Sur scène, je tiens des propos de gauche et je n’ai certainement pas à m’en cacher. A l’inverse, je ne refuse jamais la contradiction. Sans elle, le débat n’aurait alors plus de raison d’être. J’ai des amis de droite avec lesquels j’ai sans doute les conversations les plus intéressantes.

Vous semblez vous tenir à l’écart des médias. Est-ce un choix de votre part ?

Ca dépend. Pour Cauet, c’est un choix. Pour d’autres, juste un état de fait. Mais de façon générale, le fait que ma conception du métier ne s’accorde pas avec le système dans lequel je suis censée évoluer n’a aucune importance. Je me rassure en me disant que je travaille pour la postérité. Si demain, je devais retourner dans un piano-bar, cela ne me poserait aucun souci. Personne ne me privera de ma vie sous prétexte qu’il faut gagner de l’argent. L’argent, comme la célébrité, sont des valeurs auxquelles je n’accorde que très peu de crédit. Aujourd’hui, je me trouve déjà bien trop connue et bien trop riche par rapport à mes ambitions personnelles (rires). Tout cela ne m’intéresse pas.

Que pensez-vous de l’évolution actuelle de l’industrie musicale ?

La notion d'”industrie du disque” ne m’évoque rien. Je ne suis pas un produit industriel. Je n’ai pas la moindre idée de la façon dont tout cela va finir, mais ce dont je suis sûre, c’est que rien ni personne ne pourra m’empêcher de faire mon métier. Ma maison de disques me verse un pourcentage sur mes ventes. Elle assure les frais d’enregistrement, avance l’argent pour payer les musiciens, les studios, les séances d’arrangements… Par contre, je reste totalement indépendante concernant l’organisation de mes tournées. Ce sont deux mondes strictement séparés. Je ne suis pas rentrée dans une maison de disques à vingt ans avec rien derrière. J’en avais quarante avec déjà cinq ou six albums à mon actif, un tourneur et une certaine réputation. J’avais autour de moi une structure bien rodée qui m’a permis de garder toute ma liberté de création. Je me sens artiste et je le resterai même dans le caniveau. Ceux qui se sentent aujourd’hui en danger et craignent pour leur avenir sont ceux qui ont sans doute été trop protégés jusque-là. Même les événements les plus sombres de l’histoire n’ont pu venir à bout des artistes et de leurs oeuvres. Ce ne sont pas les heures les plus sombres du stalinisme qui ont empêché Vladimir Vyssotski d’écrire, de chanter et d’enregistrer. Du simple manque de confort à la privation de l’humanité la plus élémentaire, rien ne peut entraver la création artistique. Je ne me sens donc pas plus touchée que cela par la crise Cela permettra peut-être même de faire un peu de tri. Que l’on arrête de verser des sommes indécentes à desdits “artistes” dont la durée de vie est plus que limitée, cela ne me dérange pas du tout, au contraire. L’artiste, le vrai, il survivra. On parle d'”industrie”, je parle d'”art”.

En 1997, vous remerciiez déjà “les gens qui ont la curiosité de venir voir les artistes dans les théâtres”. Pensez-vous que le salut de l’artiste passe par la scène ?

La scène ne se pirate pas et c’est un gage de qualité pour la création. Grâce aux révolutions technologiques, il est presque devenu facile de faire un “beau” disque. Par contre, se confronter à un public est quelque chose de bien plus délicat. C’est sur scène que l’on peut juger de la qualité et de la sincérité d’un chanteur. Il y a une véritable prise de risque. Le monde du cirque résume à mon sens très bien cette sensation d’abandon volontaire. Qu’est-ce qu’un artiste sinon un type qui marche sur un fil ? Tu tombes, tu meurs. Et s’il n’y a pas ce risque-là, je ne vois pas l’intérêt de faire ce métier. La scène exige d’être à 100 %. Un artiste y vide ses tripes, propose et impose des formes et des sons, des mots et des idées. Le disque n’est finalement qu’un témoignage de cet engagement. Une trace, une gravure afin que l’oeuvre demeure. Mais l’essence même de l’artiste interprète est d’être sur scène. Maintenant certains font de la chanson comme un écrivain écrit son roman. Enfermés dans leur studio, ils couchent leurs morceaux sur le papier, les enregistrent, les livrent au public. A eux d’en faire ce qu’ils veulent. Je n’ai rien contre ce mode de création, mais il s’agit simplement de ne pas faire d’amalgame. Ce n’est pas le même métier.

Interview Originale sur le Site Evene.fr

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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