Amants des Hommes : Interview de Isabelle Darmengeat

Isabelle Darmengeat

Témoignage rédigé par Isabelle Darmengeat pour le site Les Toiles Roses en Décembre 2008

Mon intérêt pour l’histoire et en particulier la période touchant à la seconde guerre mondiale fut un des éléments qui me conduisirent à la réalisation documentaire. Face à l’horreur des camps, de l’holocauste, se mêlaient ma passion de l’histoire, et mon combat contre toute forme d’intolérance.

Participer à un travail de mémoire en transmettant l’histoire de l’holocauste, c’était mettre en évidence le lien, souvent nié, entre la haine qui a conduit à l’extermination de millions d’individus, et le racisme, sous toutes ses formes, tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Pourtant le projet de réaliser un documentaire sur la déportation homosexuelle ne date que de 2002.

Jusqu’alors je ne m’étais pas intéressée à ce drame qui toucha ma communauté. La déportation des homosexuels par les nazis avait été citée dans certains de mes cours d’histoire (je me rends compte à présent que j’ai eu de bons professeurs…), je connaissais le symbole du triangle rose visible dans toutes les plaquettes pédagogiques représentant les différents symboles utilisés par les nazis pour distinguer les catégories de déportés en fonction du motif de leur incarcération (étoile jaune pour les juifs, triangle rouge pour les politiques, marron pour les Tziganes, rose pour les homosexuels…). Même si je n’en connaissais pas tous les détails, je savais donc que les homosexuels avaient été persécutés par les nazis, et je n’imaginais pas que cela pu être contesté.

Je ne pris conscience du réel état des lieux de la reconnaissance de la déportation homosexuelle en France que suite à la déclaration de Lionel Jospin en 2001, et aux réactions qui suivirent.

« Il est important que notre pays reconnaisse pleinement les persécutions perpétrées durant l’Occupation contre certaines minorités – les réfugiés espagnols, les Tziganes ou les homosexuels. Nul ne doit rester à l’écart de cette entreprise de mémoire. » Lionel Jospin, 2001

Ces réactions sont de deux natures, la surprise : la France semblait découvrir l’existence d’une déportation homosexuelle ; le rejet, souvent haineux, d’une telle reconnaissance, rejet provenant même d’anciens déportés (juifs, politiques…) qui non seulement niaient la réalité de la déportation des homosexuels, ou pire encore, niaient que cela fût un crime.

La vision individuelle de l’homosexualité parasitait le devoir de mémoire, la déportation homosexuelle était niée parce la notion même d’homosexualité était rejetée. L’homophobie collective avait provoqué l’enterrement du devoir de mémoire.

C’est à ce moment là que j’ai commencé à faire des recherches approfondies sur le sujet, et ma méthode de travail était dans cette première phase très universitaire : lectures d’ouvrages, recherches d’archives, de témoins, cadre précis du motif de la persécution des homosexuels (motif, temps, nombre d’individus touchés, pourquoi seulement dans les territoires annexés au Reich), reconnaissance de cette déportation en France et en Europe, témoins connus et le travail des associations LGBT (je cite à ce propos l’excellent site des Triangles roses qui regroupe nombre d’informations et de documents sur le sujet : www.triangles-roses.org).

Pour réaliser un film historique, il me fallait tout d’abord endosser l’habit d’une historienne, d’une chercheuse. La déportation homosexuelle était encore niée, Pierre Seel était encore traité de mythomane, tout ce qui allait être dit dans mon film, tout ce que j’allais montrer devait être vérifiable, et provenir de sources fiables, il ne fallait pas laisser de place à l’erreur.

Au cours de mes recherches, je me souviens de ma consternation à la lecture d’articles de presse retraçant le déroulement de cérémonies du souvenir de la déportation où les associations gay étaient au mieux parquées derrière des grilles et priées d’attendre la fin officielle de la cérémonie pour pouvoir rendre un hommage aux homosexuels persécutés ; dans certain cas repoussées violemment par les forces de l’ordre, ou encore agressées verbalement et physiquement par quelques anciens déportés ou anciens résistants.

Je me souviens surtout des larmes qui me montaient aux yeux à la lecture de ces événements, des insultes proférées : « On devrait rouvrir les fours pour eux » (Cérémonie du souvenir 1985, Besançon).

L’homophobie, les insultes, voire même les coups, face à des racistes affichés, à des militants d’extrême droite ; quand on est homosexuel on s’y attend, on s’y prépare. Mais émanant d’individus qui ont eux-mêmes été martyrisés en raison de leur identité (qu’elle soit religieuse ou politique), cette homophobie-là fait plus mal, est plus intolérable, parce qu’elle surprend là où on ne l’attend pas.

Loin de moi l’idée de généraliser ce comportement à tous les anciens déportés et d’opposer gays et déportés/résistants. Je ne rapporte ici que quelques faits réels dont il me semble important de faire mention parce qu’ils révèlent jusqu’où l’homophobie peut se nicher. Cependant, j’ai au cours de mon travail sur Amants des hommes rencontré nombre d’anciens déportés et d’associations qui se joignent aux associations homosexuelles pour une reconnaissance de toutes les persécutions.

Dans ma recherche d’archives, de documents, j’ai également pu constater la quasi inexistence d’œuvres traitant de la déportation homosexuelle. Quelques livres, dont le récit de Pierre Seel sur lequel je m’appuie dans mon documentaire : Moi Pierre Seel, déporté homosexuel, et l’incontournable Les Oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux), et seulement deux films, une fiction : Bent de Sean Mathias et un documentaire : Paragraph 175 de Robert Epstein. Mais aucun film traitant de la question de la déportation d’homosexuels à partir du territoire français.

Je pris rapidement la décision de réaliser mon documentaire au cours d’un DESS de réalisation documentaire à Poitiers. Si cela présentait quelques inconvénients (moins de moyens humains et financiers…), cette solution avait l’avantage de la rapidité car le film serait nécessairement achevé au plus tard à la fin de mon cursus, c’est-à-dire fin 2004. Le DESS me donnait les moyens suffisants pour me lancer, m’obligeait à commencer presque immédiatement la réalisation. En effet, l’urgence se faisait sentir, je voulais réaliser un entretien de Pierre Seel et celui-ci avait déjà presque 80 ans.

J’ai donc postulé et été admise au DESS Réalisation Documentaire de Poitiers avec un projet de film sur la déportation homosexuelle.

Dès mes premiers travaux pour la réalisation d’Amants des hommes, j’ai été confrontée à un problème qui sera récurrent tout au long de l’élaboration de mon documentaire : l’absence d’éléments pour l’élaboration du film.

En effet, l’homophobie individuelle et officielle a si bien fonctionné après la guerre, qu’il ne subsiste que très peu d’éléments sur la déportation homosexuelle en France (Pierre Seel raconte lui-même très bien de quelle manière on a refusé de l’inscrire sur les listes comme ancien déporté « homosexuel »).

Il est important de rappeler que jusqu’en 1981, l’homosexualité était répréhensible par la loi et se déclarer déporté homosexuel, c’était prendre le risque d’encourir des sanctions judiciaires. Il n’existe donc qu’un seul témoin : Pierre Seel, qu’un seul récit, et les documents de son arrestation et de son envoi au camp de Schirmeck. Il est par ailleurs extrêmement difficile (voir même impossible) de filmer dans un camp de concentration, ou d’avoir accès à ses archives.

Le manque de documents renforça pour moi la nécessité de faire un film, il fallait, il faut encore, diffuser la parole de Pierre Seel et parler de la déportation homosexuelle avant que celle-ci ne soit définitivement effacée.

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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