Interview de Sophie Lagier pour Manque (Crave) de Sarah Kane

Sarah Kane

Interview accordée à Marie Medeiros le 10 Avril 2008 pour le site Têtu.com

Quand Sophie Lagier, metteure en scène de Sarah Kane, se fait le porte-voix de l’un des auteurs contemporains les plus controversés de sa génération.

Pour son quatrième spectacle, la metteur en scène et comédienne Sophie Lagier choisit de monter la quatrième pièce de la dramaturge anglaise Sarah Kane : Manque (Crave). A la fin des années 90, à l’âge de 28 ans, l’auteure contemporaine la plus douée de sa génération se suicide et laisse derrière elle une œuvre qui, de son vivant, n’a pas laissé indifférent. Manque raconte la perte mais aussi et surtout d’amour absolu.

Pourquoi avoir choisi de s’attaquer au théâtre de Sarah Kane et, a fortiori, de monter Manque?

Sur le fond, les thèmes abordés font écho en moi, j’ai envie de traiter de la mort au théâtre. Cette dernière fait partie intégrante de la vie, alors qu’elle est souvent considérée comme tabou. Il y a moins d’érotisme direct que dans mes précédents spectacles, même si cela rejoint l’idée d’amour absolu retrouvée dans Manque. Ensuite, la forme m’a motivée. Avant cela, j’ai plus monté des textes en prose et là ce n’est pas une pièce classique dans sa construction. Son écriture est musicale, scandée… elle joue sur le rythme. C’est une recherche sur un code de représentation que je ne connais pas à la base. De plus, Manque représente un vrai tournant dans l’écriture de Sarah Kane. La violence n’est pas écrite comme dans ses trois précédentes pièces.

Avant Manque, les corps plutôt que l’esprit sont plus présents…

Oui, elle se concentre plus sur la parole. Ma démarche a été de montrer l’incarnation de la parole. Je ne voulais surtout pas faire une chose abstraite ou  spirituelle. J’ai cherché, en respectant cette forme, à ce que cette parole soit vraiment dans la chair. Des corps vivants qui se touchent, s’embrassent, s’entrechoquent… Ici, il est question de la perte de l’identité, retrouvée avec plus de force dans sa dernière pièce 4:48 Psychose.

Pensez-vous que cela soit lié à la sexualité de l’auteure et/ou du moins à la question de genre qui revient souvent dans son œuvre ?

Sarah Kane était bisexuelle et elle ne s’en cachait pas. Je pense que la perte n’est pas directement liée à sa sexualité mais plutôt au fait qu’elle avait un idéal absolu d’amour et qu’elle ne l’a pas trouvé. En même temps, cela me semble normal de ne pas le trouver car je ne sais pas s’il existe.

Quand je parle de la question de genre, c’est que la sensation qu’elle n’était pas dans le bon corps persiste…

Oui mais c’est cette idée de «que fait-on avec son corps et surtout comment est-on face à l’autre… qui suis-je et qui est l’autre?». A mon sens, cela questionne à ces endroits-là. Après c’est effectivement lié à ce mal être mais j’ai le sentiment que c’est commun à tout le monde. Ensuite, veut-on se poser ces questions ou pas, là est le véritable enjeux.

Justement, cette question d’homosexualité et de genre, toujours et encore négligée dans notre société, qu’en pensez-vous ?

Je peux comprendre que l’on soit amoureux d’une personne et son sexe ou la manière dont elle se définit n’a aucune importance. Je n’ai pas de désir sexuel pour une femme mais je peux être émue par elle. C’est une chose beaucoup plus universelle, cela ne se limite pas au genre. Dans Manque, justement, les personnages ne sont pas sexualisés. Je ne comprends que l’on en soit encore là, aujourd’hui. Cet ostracisme me choque. J’ai l’impression que Sarah Kane élargit la question à une chose plus universelle. J’ai le sentiment qu’elle aimait énormément la vie et les êtres humains. Elle ne comprenait pas pourquoi la société était si cruelle et elle en souffrait. Je me retrouve dans cette idée même si je ne m’y identifie pas. Elle a trouvé une langue nouvelle ; elle est à mon sens une grande auteure.

Interview Originale sur le Site Têtu.com

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

Répondre