Les Contrées de l’Ange : Interview de l’auteur Cyril Quéméner

Les Contrées de l'Ange : Interview de l'auteur Cyril Quéméner

Interview accordée à Isabelle B. Price le 04 Juin 2012 pour le site Univers-L.com

Pouvez-vous vous présenter pour nos lectrices ? Vous écrivez depuis de nombreuses années il me semble, non ?

Pas facile de se présenter. Alors autant commencer par le début. Je m’appelle Cyril Quéméner et j’ai la chance de sortir aux éditions Terriciaë mon premier roman Les Contrées de l’Ange, un roman lesbien fantastique, ou inversement selon les avis.
Je ne vais pas faire dans l’originalité, mais je crois que j’ai toujours voulu devenir écrivain. Tout petit déjà j’avais dans l’idée d’inventer des histoires, de créer des mondes sortis de mon imagination. Je me souviens que lorsque je regardais un film et que la fin ou le récit ne me convenait pas, je le modifiais après coup en changeant des pans entiers du scénario. C’est comme cela que m’est venue ma vocation ; en arrangeant les différents éléments d’une histoire pour en faire émerger au final quelque chose de radicalement différent.
Puis un jour, j’ai trouvé trop bête de m’en tenir là, à remanier des séries télévisées ou des films. Alors ces divagations sont bientôt devenues des idées, et des petites nouvelles que j’ai soumises à mes proches. L’idée restait la même, à savoir créer des histoires originales aux personnages un peu extravagants et décalés.

Vous avez rédigé de nombreuses nouvelles et scénarii. Les Contrées de l’Ange est sorti depuis peu. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire un roman ? Est-ce que vous préférez ce mode d’expression ?

Au début je ne me sentais pas le talent de me lancer dans l’écriture d’un vrai roman. J’avais en mémoire des noms prestigieux comme Zola ou Steinbeck. Cela me faisait peur de passer après eux. Aussi me suis-je rabattu sur l’élaboration de scénarii. Mais je ne regrette pas ce choix. J’aime énormément le cinéma et j’ai pu aborder des tas de thèmes qui m’étaient chers, comme le fantastique ou le policier. Cela m’a permis d’apprendre beaucoup de la mise en place des dialogues, ainsi que du rythme à donner à une histoire pour la rendre intéressante. Je pense surtout avoir compris qu’une bonne histoire reposait nécessairement sur des personnages riches, aussi bien d’un point de vue psychologique qu’humain.
Je suis par la suite passé aux nouvelles que j’ai gardées, pour la plupart, au fond de mon tiroir. Et puis fatalement, comme une conclusion naturelle, j’en suis venu à affronter l’écriture d’un roman.
Aujourd’hui le roman est devenu mon mode d’expression familier. Je ne pourrais plus revenir en arrière. J’aime trop écrire, et je sais que cette passion ne me quittera plus.

Comment vous est venue l’idée de ce livre ? Qu’est-ce qui vous a inspiré ?

Un jour, il y a plusieurs années de cela, j’attendais le début d’un nouvel emploi qui ne devait pas commencer avant quelques semaines. Je me suis donc retrouvé seul et désœuvré pendant plus d’un mois. C’était l’occasion que j’avais attendue depuis si longtemps pour mettre en route la machine. Je me sentais prêt à me lancer à l’aventure. C’est une curieuse impression quand on y pense. Je ne savais pas du tout où j’allais, mais j’étais prêt à tracer une ligne droite.
Alors je me suis dit deux choses ; que si j’écrivais je me devais avant tout de faire preuve d’originalité et de créativité. Hors de question de faire ce qui avait déjà été écrit des milliers de fois. Et la deuxième, que mon personnage principal devait être une femme.
Je sais ce que vous allez penser, que c’était un peu présomptueux de ma part. Et vous avez sans doute un peu raison.
Le problème, quand on commence un roman et qu’on n’y connaît rien, c’est qu’il faut pouvoir tenir le rythme. Tous les jours, on doit être capable de fournir ses cinq ou dix pages de travail. Or le plus dur quand on écrit, c’est de se relire. Pour ma part j’ai toujours la sensation d’être passé à côté du sujet, de ne pas avoir trouvé le mot juste. Alors j’écris une nouvelle fois, jusqu’à démembrer les phrases et les réorganiser autrement. C’est assez amusant… si si, je vous assure.

Pour en revenir à votre question et savoir ce qui m’a inspiré, je dirais que j’ai tenté d’écrire une histoire d’amour dans laquelle évoluaient des personnages à la fois captivants et humains. J’avais également une longue série de références télévisuelles pour m’aider. Je suis toujours accro à Seinfeld (pour moi la meilleur série comique de tous les temps), Six Feet Under (rien que pour le final mais pas que pour ça) et Buffy (pour l’intelligence des scénarii et l’incroyable maîtrise des dialogues). Même encore maintenant je reste épaté par l’écriture de Joss Whedon, qui arrive à faire passer ses personnages du rire aux larmes en quelques plans à peine. De même, le personnage de George Constanza dans Seinfeld est vraiment très drôle à voir évoluer.

Pourquoi ce choix de titre ? Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

J’aurais aimé pouvoir vous dire que le titre est la première chose qui me soit venue à l’esprit en commençant ce livre, mais en fait c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Je l’ai trouvé au tout dernier moment, à quelques semaines du tirage final.
J’ai eu beaucoup de mal à choisir un titre à la fois accrocheur qui éveille la curiosité, et en même temps qui puisse synthétiser l’ensemble du roman. Il fallait que cela rappelle l’univers fantastique de l’histoire, mais aussi qu’il éveille un je-ne-sais-quoi de mystérieux et de sensuel qui attire l’œil.
J’ose à peine vous donner le premier titre que j’avais trouvé. Il était ronflant et hermétique à souhait : « Les chroniques d’une étoile cruelle ». Finalement, j’en avais retenu une dizaine mais c’est « les contrées de l’ange » qui l’a emporté dans mon cœur. Je suis content de ce choix. Je trouve qu’il colle bien à l’histoire.

Léa c’est l’anti-héroïne par excellence, non ? Elle est bourrée de défauts, accro au sexe et dès qu’elle peut ne pas travailler, elle le fait. Difficile de faire plus humain.

Maintenant que vous le dites, effectivement. C’est ce que je voulais développer ; l’histoire d’un ange qui n’arrive pas à s’affranchir de ses émotions humaines. Léa est beaucoup de choses à la fois. Elle peut être drôle, naïve, tendre, sensuelle. Quelqu’un qui ne se fait pas au monde qui l’entoure, et qui préfère se réfugier dans son histoire d’amour plutôt que d’affronter ses responsabilités célestes.
Elle a du mal à se faire au monde qui l’entoure, à sa modernité et son cynisme. Et quand elle tombe amoureuse elle en devient touchante parce qu’elle est incapable de cacher ses émotions. Elle est gaffeuse professionnelle ou impudique, simplement parce qu’elle aime et se sait aimée.

Dites-moi si j’ai tort mais je pense qu’on pourrait qualifier votre livre de féministe, non ?

Non, vous ne vous trompez pas. Je suis bien content que vous l’ayez remarqué.
Comme je vous l’ai dit plus haut, quand j’ai commencé ce livre je voulais envisager des thèmes qui n’étaient, la plupart du temps, jamais abordés dans la littérature française. Jamais de manière aussi frontale en tout cas. Car dans nos sociétés, dire que l’on est féministe a pour certains quelque chose d’outrageant ou de vulgaire.
Le problème était posé ainsi : comment écrire un livre féministe et léger sans tomber dans le dramatique (sur les violences faites aux femmes dans le monde), ou sans être constamment sur la défensive ou la revendication politique ?
Alors l’idée m’est venue de renverser les rôles, et de donner un point de vue exclusivement féminin sur le monde, comme il est exclusivement masculin dans celui dans lequel nous vivons. C’était amusant à faire. J’ai par exemple féminisé la notion de Dieu, en parlant de Déesse, et je me suis attelé à renverser systématiquement les relations de pouvoir qui existent entre les sexes dans nos sociétés actuelles. J’ai essayé à travers ce livre d’apporter ma petite pierre à l’émergence d’une société plus juste, respectueuse et mixte.

Pourquoi avoir choisi de faire de l’homosexualité féminine quelque chose de si banal et de si évident ? À croire que dans votre roman l’hétérosexualité n’existe pas.

C’est vrai que l’essentiel de mes personnages féminins sont des lesbiennes. Il y a tout de même Cécile, l’apprentie braqueuse de banques, ainsi que Naomie, l’ancienne comparse de Léa qui sont hétérosexuelles.
Cette évidence de l’homosexualité chez mes personnages féminins était un parti-pris de départ. Dans ma tête je les désirais également drôles, spontanés, libres et emplis d’indéfinissables émotions. Je voulais avant tout imaginer un monde où mes héroïnes étaient libres d’agir selon leurs désirs, en étant délivrées du carcan qui pèse habituellement sur les épaules des femmes.

À l’époque j’avais lu quelques livres lesbiens, comme Carole de Patricia Highsmith, Thérèse et Isabelle de Violette Leduc et bien sûr Caresser le Velours de Sarah Waters. J’ai lu par la suite Du Bout des Doigts que j’ai trouvé vraiment bien écrit. J’ai dû finir le livre à quatre heures du matin tellement j’étais pris par l’histoire.

J’ai trouvé Les Contrées de l’Ange un peu long par moment. Vous n’avez jamais pensé à faire de Léa un personnage récurrent d’une série de livres ?

Au début, l’histoire devait être découpée en trois tomes. Puis j’ai décidé de n’en faire qu’un, en élaguant certaines parties que je trouvais peu explicites. Quand je trouvais une idée intéressante, je m’attardais sur certains passages afin de rendre compte d’une émotion particulière ou d’un épisode cocasse. Je ne sais pas s’il aurait été plus intéressant de découper en plusieurs épisodes l’histoire. Au final, j’ai trouvé plus cohérent de le proposer en « version intégrale » au public.
J’espère que le livre est dans l’ensemble plaisant à lire et que les gens l’aimeront comme il est. J’ai hâte de connaître le ressenti de mes lecteurs et lectrices.
Sinon j’ai quelques idées sur la suite qui pourrait être donnée aux aventures de Léa. Cela ne fait pour le moment guère plus de quelques pages. Mais je songe tout de même parfois à renouer avec ses aventures détonantes.

Au fait, comment vous y prenez-vous pour comprendre aussi bien les femmes ?

C’est la question piège. Je prends cette question comme un compliment.
En vérité selon moi, ce n’est pas plus difficile que de créer un personnage d’homme. Nous sommes tous des êtres humains sur cette terre, et je reste persuadé qu’il n’y a pas tant de différences que cela entre les hommes et les femmes. La réalité, c’est que nous sommes conditionnés dès la naissance à endosser un rôle bien défini, et qu’il est souvent bien difficile de s’éloigner de la norme du genre établi par la société. Enlevez le masque des apparences du jeu social, et les hommes et les femmes sont finalement assez semblables, aussi bien en ce qui concerne l’amour, les sentiments que les émotions.
Je trouve qu’il est beaucoup plus intéressant d’écrire des rôles pour les femmes, car quoiqu’on en dise, les personnages féminins restent malheureusement trop souvent stéréotypés au cinéma ou dans la littérature.

Vous avez fait plusieurs présentations de votre roman. Comment a-t-il été accueilli par le public ? Quels retours avez-vous eu ?

Le roman est sorti en décembre 2011, donc il en est encore dans sa phase de lancement. L’accueil du public est plutôt bon, dans l’ensemble. Je peux voir l’étonnement se lire sur les visages des lecteurs quand je leur fais un petit résumé de l’histoire. Mais le contact est cordial et chaleureux. Ils ont tous un mot d’encouragement à m’offrir. Je trouve ça sympa.
Avec les librairies ou les supermarchés c’est un peu différent. Une librairie de ma ville m’a franchement dit qu’ils ne voulaient pas faire la promotion de mon livre ; ils trouvaient que le thème et la couverture n’étaient pas à leur goût. De même que pour quelques supermarchés qui, après m’avoir donné leur accord se sont rétractés en lisant la quatrième de couverture.
Heureusement, certaines chaînes de magasins font un bon travail de promotion et m’invitent sans problème dans leur espace culturel.
Je n’ai pour l’instant eu que quelques retours, pour la plupart bienveillants. J’espère vraiment que le bouche-à-oreille va finir par fonctionner.

Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de votre premier livre ?

Beaucoup de choses. Sans doute qu’ils se disent que mes personnages féminins sont drôles et touchants, et que j’ai réussi à développer une histoire d’amour intense et forte, remplie d’aventures et de rebondissements.
J’aimerais également qu’ils pensent que l’histoire est bien écrite, avec ce qu’il faut de mesure et de rythme.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Un nouveau projet de livre ?

J’ai déjà terminé mon deuxième roman. Il s’intitule Le Vent Pourpre et il s’agit d’un récit d’anticipation qui se situe sur une terre ravagée par une modification radicale de son écosystème.
Je suis actuellement en préparation sur mon troisième. Il parlera de la vie d’un groupe d’étudiants dans une Art-school. De leurs espoirs artistiques et de leurs histoires d’amour. Tout un programme, donc.

Que pouvons-nous vous souhaiter pour l’avenir ?

J’aimerais vraiment que Les Contrées de l’Ange parvienne à trouver son public.
Quant à moi, je souhaiterais continuer encore longtemps à écrire et à rencontrer des lecteurs ou écrivains passionnés par la littérature. Ça, ce serait vraiment formidable.

A propos de Isabelle B. Price

Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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