La Nouvelle Visibilité des Lesbiennes à San Francisco dans les années 50-60

Aux États-Unis et aujourd’hui encore dans le monde entier, une ville plus que toute autre est associée à la visibilité homosexuelle : c’est San Francisco. Pourquoi cette place toute particulière et pourquoi San Francisco plus que d’autres villes américaines ? Enfin, pourquoi les années 1950 sont-elles un tournant dans la visibilité des lesbiennes ?

Pour le comprendre, il nous faut faire un bond dans le temps et remonter aux origines de l’histoire de San Francisco.

San Francisco est aujourd’hui l’une des plus grandes métropoles californiennes, située sur la côte Ouest des États-Unis. Il n’en a pas toujours été ainsi. D’abord occupée par les Indiens jusqu’à ce qu’ils en soient chassés par les Espagnols au XVIIIe siècle (qui en font un camp militaire et une emprise religieuse), la ville passe en 1821 sous souveraineté mexicaine, une fois que le Mexique a réussi à prendre son indépendance et à se défaire de la tutelle espagnole. Encore faudrait-il plutôt parler de village implanté sur le bord de la baie et escaladant les collines environnantes en 1836.

L’histoire proprement « américaine » de la ville ne commence donc qu’en 1848 avec les débuts frénétiques de la Ruée vers l’Or juste après la fin de la Guerre avec le Mexique (que les Américains appellent The Mexican War qui dure de 1846 à 1847). En août 1848, la ville ne compte que 79 bâtiments. À la fin de l’année suivante, elle accueille 100 000 habitants ! Ces nouveaux occupants présentent un profil bien spécifique. Ce sont majoritairement des aventuriers et des mineurs en quête d’or et de métaux précieux. Dans ce contexte, les femmes sont peu nombreuses et encore plus les femmes isolées.

San Francisco

Toutefois, elles n’en sont pas totalement absentes. La ville prospère grâce à quelques grandes activités : la prospection minière, la pêche (dans les eaux de la baie) ; la restauration mais aussi les blanchisseries pour des hommes qui n’ont pas de femmes à domicile pour assurer les corvées domestiques (à savoir laver le linge et faire le repas) ; enfin, pour distraire des hommes seuls en manque de contacts : des bars et des bordels.

On le comprend donc, la municipalité-comté (son statut administratif depuis 1856) compte donc une proportion anormalement élevée de prostituées qui représentent une bonne part de la présence féminine à San Francisco.

Dans cette ville de l’Ouest, comme dans d’autres de ce Far West, la prostitution féminine et secondairement homosexuelle a été un des piliers du développement économique. S’il y a des lesbiennes dans le lot, elles sont totalement invisibles ou confondues avec les prostituées. Les prostituées – quels que soient leurs pratiques sexuelles et leurs clients – sont totalement intégrées à la vie de la cité. Jusqu’en 1913 (Red Light Abatement Act) qui rend illégale la prostitution dans la ville, ces femmes sont relativement protégées dans des bordels que l’on trouve dans tous les quartiers. La loi de 1913 change tout. Elle amène la fermeture des maisons closes mais évidemment pas la fin de la prostitution : les femmes se replient dans les lieux de sociabilité existants pour trouver leurs clients, c’est-à-dire les bars, les tavernes et les night-clubs. La loi a des effets pervers pour toutes les femmes en fait : par crainte d’amendes pour fait de prostitution, les propriétaires refusent désormais de louer des appartements au rez-de-chaussée aux femmes seules et dans certains endroits, une femme seule ne peut tout simplement plus louer un logement. La prostitution devient de plus en plus dangereuse pour les femmes qui en sont réduites aux lieux publics.

La réputation de tolérance de la ville resta pourtant intacte et une sorte de « tourisme sexuel » pour adultes se développa à San Francisco tout de suite après la fin de la Première Guerre mondiale, dans le contexte des « Années Folles ».

Dans cette grande ville de l’Ouest, dont les autorités ont soif de respectabilité, les clients peuvent trouver des prostituées pour tous les goûts et toutes les bourses : des filles de type européen, mais aussi des chinoises, des hispaniques, des philippines. À ce grand choix de prostituées, s’ajoute l’ouverture de lieux de rencontre destinés à satisfaire un tourisme « queer » naissant dans l’entre-deux-guerres. Même si les premiers bars accueillant les homosexuels ouvrent à Harlem (un des 5 districts de New-York City) dans les années 1920, San Francisco attire dès les années 1930 des soldats démissionnés de l’armée pour crime d’homosexualité – rappelons qu’il y a beaucoup de bases militaires à SF. Le premier bar ouvertement homosexuel de la ville et réservé à une clientèle masculine ouvre en 1936 : c’est le Finicchio’s.

San Francisco

Il y présente des spectacles de travestis. La mode se développe et les nouveaux bars ouvrent dans le quartier de North Beach, en lisière de downtown San Francisco. C’est une enclave de relégation (en plein centre-ville, près de Fisherman’s Wharf) où tapinent également beaucoup de prostituées et où les anciens militaires peuvent croiser des hommes habillés en femmes : les « odd girls ».

Les lesbiennes en profitent par effet boomerang. Chez Mona par exemple, sur Broadway à North Beach, les lesbiennes « butchs » ont un lieu d’accueil. Ce bar, ouvert au départ sur Columbus Street, en 1936, l’endroit devint progressivement un bar ouvertement lesbien : le premier des États-Unis.

San Francisco

Voici une photographie datée de 1945 où Mona trône au second plan, debout, parmi ses clientes qui font illusion dans un quartier gay et plutôt masculin.

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Il faut toutefois attendre le début des années 1950 pour que des lesbiennes s’emparent des bars et décident d’en ouvrir pour les réserver à une clientèle lesbienne : c’est un gros retard par rapport aux initiatives des homosexuels. Parmi les pionnières, citons l’emblématique Tommy Vasu, tout à fait à droite sur la photographie.

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