En France, selon Hervé Morin, ancien ministre de la Défense, il n’existe plus de lois ni de règlements qui discriminent les soldats homosexuels. Les soldats pacsés sont acceptés et Hervé Morin a même reconnu qu’il avait dû modifier des anciens règlements pour leur donner des droits supplémentaires. Une manière de reconnaître qu’il existe des différences dans les faits, par exemple sur l’attribution des logements de fonction, sur les dispositifs de rapprochement de conjoint, etc. En revanche, le ministre nie encore tout bizutage ou toute brimade. En gros, la situation est donc encore taboue.
La situation des femmes soldats en France est plus mal connue encore. La seule représentation d’une femme militaire sur nos petits écrans est celle de Corinne Touzet dans la série « Une femme d’honneur » où elle incarne une femme-gendarme, c’est-à-dire un corps à part. Et elle est présentée comme hyper-féminine et courtisée par un de ces hommes, Roussillon, qui lui sert de preux chevalier servant. Pourtant, cette image bien lissée a pu être bien différente dans les années 1950. En 1950 paraît ainsi le premier Pulp Fiction lesbien : Women’s Barrack, écrit par la française Tereska Torrès et qui raconte sous forme romancée son expérience de guerre au sein d’un corps de volontaires féminines en France, corps créé par le Général de Gaulle.
Voici Tereska Torrès lorsqu’elle servait dans les rangs de l’armée française pendant la Seconde Guerre mondiale.
Elle n’a alors que 18 ans. Son livre met en scène des relations lesbiennes dans les casernes militaires entre des femmes soldats. Ce livre fut vendu à 4 millions d’exemplaires aux USA, traduit en 13 langues et valut à Tereska d’être prise à partie par la commission parlementaire américaine sur les matériaux pornographiques… selon le site HistoQuiz qui l’interviewa. On y apprend ainsi que le livre ne sortit jamais en France où l’auteure préféra se limiter à la publication de son journal de guerre publié sous le titre Une Française libre.
Nous sommes évidemment très loin de la couverture du Pulp américain qui choqua en 1951 :
L’histoire est en partie autobiographique. Elle raconte le parcours d’une engagée volontaire française qui rejoint De Gaulle à Londres et se retrouve dans un baraquement entièrement féminin, confronté à des situations entièrement nouvelles que permet la guerre, l’absence des hommes, le sentiment de vivre dans des temps perturbés (le blitz). L’auteure y décrivait des aventures érotiques torrides aussi bien entre hommes et femmes, qu’entre femmes. Sans juger. Cela fit scandale.
Aux États-Unis, comme partout ailleurs dans les armées, la Seconde Guerre mondiale fut un moment d’intégration de femmes dans l’armée (et dans d’autres secteurs d’ailleurs). Alors qu’il existait depuis longtemps des dispositifs pour écarter les homosexuels et empêcher leur intégration, il n’en était pas de même pour les femmes dans les années 1940. Voici ce que dit l’article « lesbianisme » de wikipédia : « L’activité sexuelle étant prohibée, toute personne qui s’identifiait comme lesbienne était pénalisée d’un ticket bleu. Les lesbiennes formèrent de petits groupes et utilisèrent des codes pour communiquer. L’historien Allan Berube (auteur de Coming Out Under Fire: The History of Gay Men and Women in World War II, The Free Press, 1990) montra que les homosexuels américains dans l’armée refusaient, de manière consciente ou inconsciente, de se définir comme homosexuels ou lesbiennes et ne parlaient jamais de l’orientation sexuelle des autres ».
Ce qu’on appelle le « ticket bleu » est en fait une lettre de démobilisation imprimée sur papier de couleur bleue quand la raison de la démobilisation (en fait du renvoi de l’armée) est l’homosexualité de la recrue. Pendant la Seconde Guerre mondiale en effet, le nombre des recrutements et des mobilisations volontaires avait fortement augmenté et la procédure habituelle d’exclusion des homosexuels (enquête, procès en cour martiale, emprisonnement et dégradation militaire infamante) rendue impraticable. Il fut donc décidé d’envoyer les engagé(e)s reconnu(e)s comme homosexuels ou lesbiennes en hôpital psychiatrique, de les faire examiner par un psychiatre et de les exclure avec le « ticket bleu ». Cette procédure aurait concerné au moins 50 000 soldats dans l’armée américaine. On comprend donc dans cette atmosphère que la sortie du livre de Torrès a pu faire l’effet d’une bombe.
En France, l’image de la femme soldat « naturellement » lesbienne s’intègre dans des anciennes représentations qui font des lesbiennes considérées comme actives et potentiellement dangereuses des « hommes manquées ». Celles-ci souffriraient d’un « complexe de virilité » et voudraient se confronter au monde masculin. Dans le commandement armé féminin, le problème soulevé par les recrues d’allure masculine a vite posé des problèmes, car pour des questions de logistique, les femmes recrutées devaient au départ partager le même lit et coucher deux par deux. La France a ouvert ses rangs aux femmes en 1938 (loi Paul-Boncourt) et immédiatement, les femmes ont été considérées comme des « militaires d’un nouveau genre », de mauvais genre. Dès 1947, Hélène Taillefer, médecin militaire, estime qu’il est absolument nécessaire de faire passer une analyse psychologique avant tout recrutement de femmes soldats. Selon elle, l’homosexualité féminine est une grave « perversion sexuelle » qui menace l’ordre et la sécurité. Voici ce qu’elle écrit en 1947 :
« Il faut absolument savoir reconnaître les lesbiennes perverses qui doivent être éliminées de façon absolue ».
Surtout que les femmes soldats ne peuvent être que des engagées, contrairement aux hommes qui sont des conscrits de force et qui sont mobilisés en masse. L’évaluation de leur homosexualité est donc envisagée de façon dissymétrique.
Tereska Torrès dans son livre montre que les lesbiennes dans l’armée existent. Elle-même en a fréquenté dans sa propre caserne et l’une d’elles était même adjudant, donc gradée. Elle n’a jamais assisté à des scènes de séduction forcée et pour elle, toutes celles qui ont eu des aventures homosexuelles étaient consentantes.
Au début des années 1950, une fois la Seconde Guerre mondiale passée et le recrutement devenu moins spontané (dans l’ardeur et l’excitation de la guerre), les médecins militaires s’inquiètent de la masculinisation et de l’assexuation des femmes soldats.
Les guerres coloniales sont des sujets tabous concernant l’engagement des femmes : aucune étude n’existe encore de nos jours sur le traitement réservé aux volontaires françaises lesbiennes qui se sont engagées en Indochine ou en Algérie, les deux derniers grands conflits dans lesquels des femmes sont intervenues à titre d’engagées volontaires. Depuis la fin de la conscription pour les garçons et la naissance d’une armée de métier, ouvert aussi bien aux garçons qu’aux filles, la question se pose encore différemment, mais il n’y a pas d’études.
En apprendrons-nous bientôt beaucoup plus sur les situations des femmes et les lesbiennes dans l’armée en France ? Nous verrons…
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