Mireille Havet (1898-1932)

Mireille Havet

Ce nom oublié, cette figure originale perdue, revient dans la grande mémoire : celle qu’on célèbre officiellement. Il y a presque un an (le 29 janvier 2009), une place parisienne prenait son nom dans le 11e arrondissement. Si le visage en noir et blanc et l’écriture de Mireille Havet reviennent du territoire de l’ombre et de l’oubli, c’est grâce à une redécouverte totalement romanesque dans les vieilles malles perdues au fond d’un grenier d’une vieille maison de campagne qui fuit. On peut imaginer la scène : en 1995, Dominique Tiry, la petite-fille et ultime héritière de Ludmilla Savitzky épouse Bloch, connue sur la scène parisienne sous son nom de comédienne Lucie Alfé mais aussi comme traductrice de l’anglais au français des romans de James Joyce et de Virginia Woolf, se retrouve à fouiller les entrailles de la demeure à la recherche d’une fuite d’eau et tombe par hasard sur une mallette remplie de lettres autographes d’écrivains célèbres mais aussi de cahiers reliés et de quelques feuilles volantes d’une « inconnue », très bonne amie de grand-mère Ludmilla. Il s’agit d’un journal intime qui couvre les immédiates années d’après-guerre, la Première Guerre mondiale, rédigé par une certaine Mireille Havet, poétesse qui évolue depuis sa jeunesse dans les milieux artistiques parisiens d’avant-garde. Sous sa plume, on lit les noms de Jean Cocteau, Renée Vivien, Guillaume Apollinaire, Colette et bien d’autres encore. On redécouvre aussi le Paris saphique de l’entre-deux-guerres dont nous avons déjà parlé plusieurs fois. Quelle lecture fascinante et un peu scandaleuse ! L’héritière confie donc sa trouvaille à l’université Paul-Valéry de Montpellier, qui crée alors un fonds Mireille Havet destiné à recueillir les 17 cahiers de son journal, les deux agendas et les diverses lettres qu’elle a envoyées à de très célèbres destinataires. C’est enfin Claire Paulhan qui décide d’éditer le journal qu’on peut aujourd’hui trouver dans toutes les bonnes librairies en trois tomes : les années 1918-1919 ; puis 1919-1924 ; enfin 1924-1927.

De Mireille Havet, on pourrait dire qu’elle fut une étoile filante et incandescente. Sa vie fut brève : née le 4 novembre 1898 dans la banlieue ouest parisienne, à Médan, elle meurt en 1932 à presque 34 ans, alors qu’elle était hospitalisée pour une ultime cure de désintoxication dans un sanatorium suisse du village de Montana.

Elle est la deuxième enfant et la fille d’un couple qui en est déjà à sa dixième année de mariage. Henri Havet, son père, est proche des milieux artistiques (des peintres post-impressionnistes surtout) et des Rose-Croix qui attirent alors beaucoup d’artistes symbolistes rassemblés autour de l’occultiste Joséphin Péladan – des artistes décadents fascinés par le mythe de l’androgyne.

Mireille Havet

En 1907, toute la famille emménage à Auteuil, à l’Ouest de Paris, entre la Seine et le bois de Boulogne, rue Raynouard (dans laquelle se trouve encore et se visite la maison de Balzac). C’est une enfance privilégiée dans les beaux quartiers dans une ambiance très particulière que crée la fréquentation d’intellectuels et de mystiques. Chez ses parents, Mireille entend des conversations d’avant-garde entre des poètes, des féministes et des mondains. Et pendant ses vacances, entre 1908 et 1912, c’est-à-dire les années de la découverte de l’adolescence, elle continue son étrange éducation ou éveil au monde dans un phalanstère situé dans la Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil dans le Pas-de-Calais. Le phalanstère était alors un lieu de vie communautaire un peu utopique, inventé par le socialiste Charles Fourier au début du XIXe siècle. Son but était de créer des conditions de vie harmonieuses entre plusieurs familles qui y vivaient en autosubsistance, en cultivant des légumes et des fleurs.

Mireille Havet

Dans ce lieu retiré du monde, mais en même temps ouvert sur lui et sur les expérimentations nouvelles, Mireille rencontre Ludmilla Savitzky. La famille vit heureuse jusqu’en 1912, date à laquelle Henry Havet doit être interné en hôpital psychiatrique, dans la maison de santé de Ville-Evrard, qui se trouve à Neuilly-sur-Marne, en proche région parisienne. C’est un asile d’aliénés moderne qui utilise les dernières découvertes de la toute jeune science psychiatrique. Henri Havet est neurasthénique. Il ne sortira plus de Ville-Evrard qu’on découvre ici.

Mireille Havet

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