Radclyffe Hall ou la construction d’une identité d’invertie

Comme le dit très bien l’historienne Florence Tamagne dans son livre Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris (1919-1939), paru aux éditions du Seuil, dans la collection « Univers historique » en 2000, Marguerite Radclyffe Hall est sans doute « la lesbienne la plus célèbre de l’entre-deux-guerres ».

Cette Anglaise de la fin du XIXe siècle et du premier XXe siècle symbolise un type particulier de lesbienne très visible dans la société européenne de l’entre-deux-guerres : la « Nouvelle Femme », c’est-à-dire la lesbienne masculine, calquée sur le discours médical de l’invertie apparu quelques années plus tôt. Elle se confond et a été en partie confondue par ses contemporains avec son héroïne, Stephen Gordon, personnage principal de son roman le plus connu Le Puits de solitude, paru en 1928.

Marguerite Radclyffe Hall est née dans une jolie station balnéaire de la côte sud de l’Angleterre, à Bournemouth, en 1880. Sa mère était une veuve américaine, Marie Diehl, mal remariée à un héritier anglais excentrique. Quand Marguerite n’est qu’un bébé, le couple se sépare. Sa mère, qui obtient la garde de l’enfant, l’ignore et confie son éducation à des institutions londoniennes, puis allemandes. Elle ne comprend pas les amitiés romantiques de sa fille pour deux de ses cousines.

En 1901, âgée de 21 ans, Marguerite hérite d’une fortune considérable de son grand-père paternel et commence à voyager en France et en Italie, ce qui lui permet de se libérer un peu de l’emprise de sa mère.

En 1907, alors qu’elle a 27 ans, elle tombe pour la première fois vraiment amoureuse de Mabel Batten, une chanteuse de lieder mariée, mère de deux enfants et considérablement plus âgée qu’elle (51 ans), qu’elle rencontre dans la station touristique de Homburg.

Portrait - Radclyffe Hall

Mabel Batten l’initie au monde lesbien et l’emmène dans le salon de Winaretta Singer, princesse de Polignac, riche héritière des machines à coudre Singer, lesbienne affirmée et future protectrice des musiciens.

Portrait - Radclyffe Hall

Mabel appelle Marguerite « John ». Celle qu’elle a rencontrée en 1907 porte encore des vêtements féminins et les cheveux longs mais se sent un homme piégé dans un corps de femme.

Portrait - Radclyffe Hall

À la mort du mari de Mabel Batten, les deux femmes emménagent et vivent ensemble.

En 1915, Radclyffe tombe de nouveau amoureuse mais cette fois-ci de la cousine de Mabel : Una Troubridge, une femme également mariée, de 7 ans plus jeune que Radclyffe. Aucune des deux n’est libre, ce qui ne les empêche pas de commencer une liaison qui dura jusqu’à la mort de Radclyffe en 1943. Una, plus féminine que « John », se fait appeler « Vincenzo ».

Portrait - Radclyffe Hall

La mort de Mabel en 1916, un an après leur rencontre et le début de leur liaison, fut difficile pour le couple : les deux femmes, rongées par la culpabilité semble-t-il, cherchent à entrer en communication avec l’esprit de Mabel Batten et contactent un médium avec laquelle elles ont des séances nombreuses de spiritisme. En 1917, les deux femmes emménagent ensemble. Una ne divorce pas : elle se sépare de son mari et devient même lady en 1919 quand celui-ci est anobli par la Reine.

Portrait - Radclyffe Hall

Sur cette photographie en noir et blanc, on aperçoit à droite de l’image le tableau de Mabel Batten peint par John Singer Sargent, puis dans une pause recherchée, alanguie, en robe et parée de bijoux, sur un divan tendu d’une peau de bête se love Una Troubridge à côté de laquelle se tient, protectrice, la silhouette masculine de « John ». Le couple fait sensation. Radclyffe Hall ne porte pas de pantalon. Son allure pourtant se masculinise : elle a coupé ses cheveux longs et porte une veste et une cravate nouée autour de son cou. Elle fume. Le couple campe à merveille la représentation médicale du couple lesbien : Radclyffe Hall incarne la vraie lesbienne, c’est-à-dire l’invertie (un homme dans un corps de femme) tandis que Una incarne la « fausse » lesbienne, mariée, féminine, mais séduite qui peut à tout moment revenir vers une vie plus conventionnelle. Cette image est le fruit d’une construction de couple. En effet, il semble qu’à mesure que John se masculinise, Una, par complémentarité, se féminise. Mais, de temps à autre, les deux femmes semblent mimétiques.

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