Interview accordée au Nouvel Observateur en 1999
Que pensez-vous du ” coming out ” télévisé de Bertrand Delanoë ?
Il n’est pas inutile que des parlementaires homosexuels disent qu’ils le sont. C’est une façon de banaliser l’homosexualité. Pour autant, tous ne sont pas obligés de le dire à la télévision. Libre à chacun d’en faire état publiquement ou pas.
Vous n’avez plus de mandat politique, mais si vous étiez aujourd’hui candidate à une élection, en feriez-vous état ?
Absolument. Chaque fois que je pourrai contribuer à banaliser l’homosexualité, je le ferai.
Pourquoi ne pas l’avoir dit au moment de votre candidature à la mairie de Dreux, en 1977 ?
J’ai fait campagne sur des convictions sans rien renier de ce que j’étais : je me déplaçais à moto, avec un blouson de cuir et ça surprenait. Ce qui a encore plus surpris, c’est que j’ai été élue.
Vos adversaires politiques s’en sont-ils servis contre vous ?
Jamais. Mes amis, oui.
Pourtant à Dreux, la rumeur a circulé. Vous avez été ” outée ” ?
Par un article de Guy Hocquenghem dans ” Libération “, en 1979. Aux élections de 1988, il y a eu des inscriptions : ” Gaspard lesbienne “. On m’a dit que le coup venait de mes opposants au sein du Parti socialiste. Jamais l’extrême-droite locale n’en a fait état. Et pour cause : des militants de l’appareil étaient gays.
Comment justifiez-vous la complaisance à l’égard du discours homophobe de certains élus par ailleurs homosexuels ?
Par la peur ! Ils pensent qu’être étiquetés gays nuira à leur carrière. A mon avis, les électeurs sont beaucoup plus libéraux et tolérants que ne le croient les élus. Je ne leur demande pas de le crier sur la place publique, mais qu’ils s’illustrent dans une manifestation où l’on crie : ” Les pédés au bûcher ! “, ça, c’est intolérable.
L’omerta qui règne sur le sujet dans la classe politique n’est-elle pas un archaïsme ?
Le milieu politique a peu changé. Il est encore très frileux par rapport à la sexualité, qui, quelle qu’elle soit, reste un non-dit. Elle est aussi un obstacle à l’entrée des femmes dans cet univers d’hommes. J’ai eu l’occasion de me pencher sur les débats de la franc-maçonnerie à la fin du XIXe siècle. Ils traduisaient ce qui se disait à voix basse dans les partis : les femmes ne pouvaient accéder à la politique car elles risquaient d’y introduire du désir, donc du désordre. L’antiféminisme en politique a toujours eu de fortes connotations sexuelles. Voyez les discussions à la buvette de l’Assemblée : on y parle des femmes pour dire si elles sont ” baisables ” ou non.
Le milieu sait très bien qui est homo ou pas. Comment réagit-il ?
De temps en temps, on en rigole, on s’en moque. Mais au fond, il y a une complicité et une acceptation. Quand j’étais députée, l’un de mes assistants, gay, m’a révélé le nombre de parlementaires qui avait la même sexualité que lui. J’étais abasourdie ! D’autant que beaucoup d’entre eux étaient mariés. J’ai découvert ainsi que le mariage est un passeport pour se présenter devant les électeurs.
Gaston Defferre, dont vous étiez proche, vous avait d’ailleurs alertée à plusieurs reprises sur votre situation de femme non mariée…
En 1980, il m’a convoquée à un dîner en tête à tête pour m’annoncer : ” François Mitterrand va gagner les élections, il faut que vous vous mariiez avant les présidentielles vous et quelques autres si vous voulez avoir une carrière ministérielle… “
Votre réaction ?
Je lui ai fait remarquer qu’il faudrait que la loi change pour que je puisse me marier !
Et les quelques autres ?
Le Carnet du ” Monde “, entre décembre 1980 et mai 1981, prouve qu’un certain nombre de mes petits camarades ont convolé. Des hétéros qui n’avaient pas envie de se marier l’ont fait, et des homos ont épousé des femmes qui se voyaient bien mariées à un futur ministre. C’était encore le XIXe siècle !
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