Les Malheurs de Sapho de Jean-Pierre Jacques

Les Malheurs de Sapho de Jean-Pierre Jacques

Titre Français : Les Malheurs de Sapho

Titre Original : Les Malheurs de Sapho

Auteur : Jean-Pierre Jacques

Date de Sortie : 1981

Nationalité : Française

Genre : Essai

Nombre de Pages : 264 pages

Éditeur : Grasset

ISBN : 2-246-24571-0

Les Malheurs de Sapho : Quatrième de Couverture

Entre 1830 et 1914, plusieurs vagues de saphisme déferlent sur les arts et les lettres : les femmes-à-femmes, présentes jusque dans l’opérette, envahissent l’imaginaire des peintres, des dramaturges, des auteurs de la grande et de la petite littérature. Recensant les thèmes de ce foisonnement, Jean-Pierre Jacques dessine pour nous la radiographie d’une époque et d’une certaine situation faite aux femmes par les hommes eux-mêmes. Car la mythologie saphique n’est qu’un piège tendu aux belles. Sous couvert de décadence et de corruption, sous prétexte de littérature, un système de contrôle et d’exploitation sexuelle se met en place, plus subtil, plus intime, et donc plus contraignant. Véritable détournement d’imaginaire opéré par des mâles voyeurs et narrateurs, le mythe, luxuriant mais terriblement réducteur se révèle n’être qu’un agace-bourgeois. Une polissonnerie de raffinés.
De cet amour malsain qui se tord et qui mord, plus de traces. Les lesbiennes ? Au XIXe siècle, ce ne sont plus que les jeunes filles en fleur du Mâle. Des petites femmes modèles, au service de la cause… des hommes.

Un livre brillant, aussi vivant et drôle qu’intéressant, sur le mépris dans lequel les hommes tenaient les femmes au siècle dernier.

Les Malheurs de Sapho : Avis Personnel

Je suis très partagée sur ce livre.
D’un côté, il y a ce que l’auteur a voulu faire, les directions dans lesquelles il a emmené ses recherches et les sources dans lesquelles il a puisé.
Et de l’autre côté, il y a le résultat.

Sincèrement… Rien que l’avant-propos m’a hérissé le poil. L’auteur plante le décor : l’imagerie lesbienne est utilisée dès le XVIIIe siècle, et lui va nous montrer dans quelles conditions elle est reprise au XIXe siècle. Au passage, il précise que la dissociation entre homosexualités féminine et masculine date de cette période et que, tandis que le lesbianisme brûle les planches en envahissant tous les arts, les « pédérastes » seront relégués au fin fond de la maladie mentale. Était-il pour autant nécessaire d’infliger au lecteur un climat de rancœur et de jalousie du gay opprimé face à la lesbienne primée ? Je ne le pense pas, mais l’auteur a apparemment cru bon de le faire.

Continuons notre lecture : à travers la littérature essentiellement, et en s’appuyant parfois sur la peinture ou la musique, la représentation des lesbiennes au XIXe siècle est passée au crible. Et l’auteur de nous expliquer que la lesbienne est alors considérée comme une rustre profonde même lorsqu’il s’agit d’un délicat génie littéraire, qu’elle est systématiquement assimilée à la prostituée et qu’elle seule est capable de rallumer les feux érotiques d’un siècle à la sexualité morose, qu’elle est synonyme de rage, d’hystérie, de feu et de jalousie, mais surtout qu’elle est – uniquement – un instrument d’initiation pour jeune vierge effarouchée et qu’elle rend bien service aux hommes puisqu’elle permet aux épouses de se distraire en amusant leurs maris et sans risque de grossesse, et que de toute façon elle retournera forcément un jour ou l’autre dans le droit chemin du phallus indétrônable.

En soit, tout cela n’est pas faux. Le problème, c’est que Jean-Pierre Jacques ne pose aucune distance entre ses sources et son propre propos d’historien, égaré du coup sous des amas d’information. L’auteur dresse certes un catalogue assez complet des œuvres du XIXe siècle qui utilisent des lesbiennes et il les commente vaguement pour tenter d’en comprendre les rouages. Seulement, lorsque l’on constate que tout cela n’avait pour but ultime que d’en arriver à une conclusion selon laquelle le saphisme relève de l’imaginaire masculin et que les lesbiennes, en vrai, ça n’existe pas, ou que si elles existent ça n’est qu’en imitant des comportements piochés dans la littérature – créée donc par des hommes –, on peut se demander si le travail critique qu’est sensé faire l’historien a vraiment été efficace, ou si l’auteur n’aurait pas plutôt perdu sa réflexion au détour de quelque pointe d’ironie.

En résumé, ce livre servira davantage de somme récapitulative sur les œuvres traitant du lesbianisme dans une période donnée, mais la thèse historique n’a à mon sens pas de réelle portée.
À moins de vouloir vous attarder sur des citations en rafale, des caricatures à peine analysées et un humour souvent douteux, épargnez votre temps.

Dommage, le titre était pourtant prometteur.

Les Malheurs de Sapho : Extraits

« Le XIXe siècle, qui fut un siècle de bricoleurs, inventa la Lesbienne. Il la créa à son usage. D’où une Sapho de la rêverie qui continue à sévir aujourd’hui dans la vulgate de nos mâles, hante les quartiers chauds de nos villes, fait le bonheur des scénaristes de la galipette, règne dans la presse des tam-tams et les revues de l’amour libéré pour couples avant-gardistes. Car les fantasmes ont la vie dure, et pour ma part, je ne sais rien de plus délicieusement vieillot que la rue Saint-Denis, la place Pigalle ou le mensuel « Union ». Alors, quand d’aucunes (des naïves ? des vaillantes ?) prétendent faire la Révolution en couchant entre elles, je me dis que les lendemains ne sont pas près de chanter.

La marquise de San-Réal, Gamiani, Mme Gourgueil, Zinga… elles font toutes dans la même surdramatisation, glapissent les mêmes outrances, s’entre-tuent avec une égale férocité. L’homme raconte leurs actes inconsidérés sans s’émouvoir outre mesure : elles sont amusantes, ces mégères, non ? Et il n’a pas grand-chose à redouter des griffes de Sapho.

N’est donc pas lesbienne qui veut, car si l’imaginaire masculin leur accorde généreusement la fringale sexuelle, la convulsion tapageuse et l’énergie des ébats, dans un même mouvement, il les excuse, les édulcore et les blanchit. Des femmes-à-femmes, on en met partout, mais on leur donne tant de circonstances atténuantes qu’on finit par n’en voir nulle part. »

A propos de Julia Clieuterpe

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Chroniqueuse occasionnelle

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