Un succès au sein de la communauté lesbienne mais des critiques télévisées peu tendres ?

Article lié à la série Lip Service

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La série britannique Lip Service créée par Harriet Braun était très attendue, avant même le début du tournage. En effet, grâce à un suspense savamment entretenu par la chaîne BBC3, l’équipe technique et les acteurs, des fuites croustillantes alimentaient régulièrement les médias LGBT. Les noms des différentes actrices participant à l’aventure, les souhaits d’Harriet Braun qui voulait être plus réaliste que l’incontournable The L-Word, un lancement sans cesse repoussé… Univers-L.com, Afterellen.com, Têtue.com et d’autres sites spécialisés dans les films et séries lesbiennes se sont empressés de relayer ces différentes informations.

Une attente légitime face à la série qui était annoncée comme successeur européen potentiel pour la série américaine ayant révolutionné la représentation lesbienne sur le petit écran, The L-Word. La comparaison ne venait d’ailleurs pas des médias, à l’origine, mais bien de la créatrice elle-même, Harriet Braun, qui avait déclaré au magazine Guardian : « J’adorais The L-Word mais il est grand temps pour nous de voir des lesbiennes britanniques contemporaines avec le mauvais temps, les virées au pub et les émotions intériorisées qui vont avec. » Une comparaison dès le premier instant faite par l’auteure même qui devait coller à la peau de son travail. Parce que comment ne pas parler de la série américaine quand on présente un groupe de femmes qui partagent le même point commun, à savoir leur orientation sexuelle. Même si, je vous l’accorde, Frankie se définit comme bisexuelle.

Un prédécesseur dont Lip Service va finalement réussir à se démarquer par son ton, très européen et son image soignée mais beaucoup moins lisse et bien plus réaliste. Glasgow face à Los Angeles, difficile de jouer sur le même glamour quand bien même les six épisodes proposeront une lumière si soignée qu’on en vient à se dire qu’elle ne peut être qu’artificielle, même en pleine rue.

Exit donc le Planet et bienvenue dans les pubs sombres, bruyants, aux banquettes collantes et où la bière coule à flot. Le ton est donné dès les premières images, Frankie, grande et mince, blonde à la chevelure en bataille sait qui elle est et ce qu’elle veut. Elle séduit en quelques secondes le modèle qu’elle photographie et lui fait l’amour dans le studio avec une facilité déconcertante. On croirait Shane. Même si physiquement elles sont très différentes, cette poitrine très plate, ce style androgyne, ce sourire ravageur et cette confiance en soi sont très similaires. Une confiance en soi qui n’est en fait que poudre aux yeux et qui dissimule, pour chacun des personnages, un lourd passé avec cette quête incessante de ses racines pour savoir d’où l’on vient et donc qui l’on est.

Frankie est le personnage central de la série et ce n’est pas pour rien que l’ensemble des comédiennes de Lip Service se sont présentées pour ce rôle avant de décrocher ceux des personnages secondaires. C’est son histoire qui est au centre des 6 épisodes et c’est autour d’elle que les autres gravitent. C’est là où la différence avec The L-Word saute immédiatement aux yeux, l’homosexualité des héroïnes n’est que secondaire. Ce qui importe c’est le drame. Lip Service est avant tout une série dramatique. Et au-delà de cela, une série dramatique sur la famille et la quête de ses origines pour la construction de son identité. Le thème n’est pas nouveau et reste un sujet encore très abordé sur petit comme sur grand écran.

Le retour de Frankie à Glasgow, comme l’arrivée de John Carter aux Urgences ou l’arrivée de Jenny Shecter à Los Angeles, est l’occasion pour le téléspectateur de faire connaissance avec tout le groupe d’amis de la jeune femme. Jay d’abord, son meilleur ami, avec lequel elle semble avoir partagé de sacrées soirées de beuveries. Et surtout Cat, son ex, dont elle obtient des nouvelles au détour de la conversation. Cat qui essaie de se remettre de leur séparation qui remonte à bientôt deux ans en faisant des rencontres sur le net. On a connu pire et on a connu mieux.

D’emblée Frankie brave les interdits, se moque du regard des gens et montre qu’elle vit sa vie comme elle l’entend. Cat est tout son contraire, elle semble très rigide, complexée, angoissée, limite bourrée de tocs. Tess apparaît quant à elle comme l’artiste rêveuse qui n’a pas les pieds sur terre, totalement à côté de ses pompes mais amusante et sensible au point que tout le monde l’adore. Et du côté des garçons, les portraits sont totalement antinomiques. Jay est un ancien séducteur qui enchaînait les conquêtes et qui s’est aujourd’hui casé pour les beaux yeux d’une femme alors qu’Ed est un grand maladroit timide qui avoue lui-même avoir découvert que ses grands-parents avaient une vie sexuelle plus intéressante que la sienne.

Le groupe d’amis est ainsi présenté et, qu’on adhère ou non, on trouve immédiatement un personnage qui va nous plaire plus qu’un autre si jamais Frankie ne nous a pas séduit d’emblée.

Là où la surprise est apparue c’est qu’alors que la communauté lesbienne plébiscitait la série et attendait avec impatience les cinq épisodes suivants en trépignant, les critiques des spécialistes et passionnés de séries télévisées étaient bien moins dithyrambiques et beaucoup plus réservées voire même déçues.

Les principaux reproches qui peuvent être faits à la série sont peu nombreux et pourtant assez importants pour l’handicaper. Une utilisation à outrance du drame et côté « ma vie peut faire pleurer dans les chaumières » dès qu’il est question de l’enfance de Frankie. Le mélo c’est bien mais à petite dose, sinon c’est excessif et ça n’aide pas à aimer un personnage. La pitié n’est pas de l’amour. Au début, l’actrice semble d’ailleurs avoir du mal à se débattre avec tous ces démons qui hantent son personnage avant d’être totalement habitée par le rôle dans les derniers épisodes. Un aspect dramatique un peu exagéré et surtout trop mis en avant quand on sait par exemple qu’il a fallu plusieurs saisons pour qu’on apprenne que Shane (The L-Word) n’avait pas de famille. Six épisodes pour aborder ce type d’arc n’est-ce pas trop peu de temps ?

Ensuite, le côté amis pour la vie rendu populaire et démocratisé par Friends a du mal à prendre. On comprend que ces trentenaires aient des vies stressantes et difficiles et qu’ils aient besoin de se détendre le soir, autour d’un verre. Mais aujourd’hui trop de séries et de films abordent cette période baptisée par certains psys adulescence qui représente le passage de l’adolescence à l’âge adulte quand on refuse obstinément de prendre des responsabilités et de grandir. Jay incarne tout à fait cet idéal-là. Il travaille mais ne prend pas la moindre responsabilité même quand une jeune stagiaire fait une overdose par sa faute. Il se saoule tous les soirs et même s’il veut faire croire qu’il est heureux en étant monogame, il rêve toujours de coucher avec le plus de femmes possible et de ne pas avoir de prêt à rembourser, d’enfants à élever et de chien à sortir.

Enfin, des sujets de société intéressants effleurés au lieu d’être traités en profondeur. L’intérêt de ce groupe de personnages réside dans le fait qu’ils sont tous, pour la grande majorité, homosexuels ou bisexuels. Le parti-pris qui était donc de montrer qu’ils sont comme tout le monde a ici tendance à occulter les véritables difficultés auxquels ils seraient normalement confrontés. Par exemple, lorsque Cat fait son coming-out, son patron, Allistair, a clairement une attitude homophobe. Le problème c’est que le sujet est abordé pendant quelques épisodes et totalement oublié au final. Cat, qui est quand même fragile, s’écrase et ne fait pas de vague pour rester dans la « norme » et continuer à avoir un travail. Pareil pour Sam, elle dit qu’en une journée elle est confrontée à son travail à plus de propos sexistes et homophobes que Cat ne le sera dans toute une vie. Oui mais on ne voit rien. Un collègue est au courant du fait qu’elle est lesbienne et on a le sentiment qu’elle est ‘out’ et qu’elle ne se cache pas. Alors même que la question du coming-out au travail pourrait s’imposer.

Et pourtant, malgré ces faiblesses, le succès est total auprès de la communauté lesbienne. Le côté réaliste a été prisé par un très grand nombre. Mais parler de réalisme ça sous-entend l’utilisation d’un référentiel. Si le référentiel est la série The L-Word à laquelle Lip Service est toujours comparée, il est évident qu’elle est bien plus réaliste et crédible. Si c’est par rapport à la vie de la plupart des femmes homosexuelles en Europe aujourd’hui, je suis plus sceptique.

Là où c’est intéressant c’est que, surtout après la diffusion du premier épisode, certaines lesbiennes ont noté que des clichés n’étaient pas évités. Comme si c’était un peu un passage obligé mais que l’on pardonnait parce que la série osait aborder ce sujet. Et puis, comme le reproche a déjà été fait à de nombreux livres et séries mettant en scène des personnages homosexuels, la quasi inexistence des hétérosexuels (qui contrôlent quand même le monde et représentent une grande partie de la population) est plus que surprenante. À croire qu’il n’y a que des lesbiennes à Glasgow.

Par contre, tout le monde a loué le réalisme des scènes d’amour. Celles qu’on a déjà vécues, celles qu’on rêverait de vivre et celles qu’on vivra bientôt. Le sexe est montré et n’est pas seulement deviné. Il y a des baisers, des langues qui se cherchent, des lèvres qui se touchent, timidement certaines fois, avidement d’autres fois, des mains qui caressent, des corps qui s’emboîtent. Bref, tout le monde y croit et surtout, tout le monde voit. Et voir, quand on est une lesbienne et qu’on a l’habitude d’être invisible à la fois en tant que femme mais aussi en tant qu’homosexuelle, c’est énorme.

Enfin, le personnage de Frankie, par son aspect androgyne, son côté sexy, lesbian chic et prédatrice a suscité l’adhésion d’un grand nombre de femmes. Un côté admiration mêlé à une jalousie et un désir de lui ressembler certainement. Et puis elle a une telle facilité pour séduire les femmes qu’il y a de quoi l’envier. Mais au-delà de ça, les passages plus communs où Tess dit ses quatre vérités à sa petite amie, Lou, qui se sert d’elle, cet aveu de Cat qui reconnaît qu’elle ne sait pas draguer à Sam, ce premier amour inoubliable sont autant d’aspects qui ont plu parce qu’ils ont pu être vécus. D’où une facilité d’identification.

Parce que c’est précisément de cela dont il est question. L’identification. Si le public lesbien est autant en quête de séries ou de films présentant des personnages homosexuels c’est bien à cause de cette question d’identification. Et Lip Service, malgré tous ses défauts relevés par les spécialistes, permet au public lesbien de s’identifier à des personnes faillibles, bourrées de défauts et terriblement humaines. C’est là la plus grande réussite de cette série télévisée britannique qui, à défaut d’avoir conquis les critiques, a au moins conquis sa cible principale, le public lesbien.

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A propos de Isabelle B. Price

Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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