The Journey : Interview de la réalisatrice Ligy Pullappally

The Journey : Interview de la réalisatrice Ligy Pullappally

Interview accordée à Charlotte Bourgeois pour le site internet Têtu

The Journey, film d’ouverture de Cineffable, le festival des films lesbiens et féministes.

The Journey, premier film de Ligy Pullappally, ouvrira le festival Quand les Lesbiennes se font du cinéma, le 27 octobre prochain au Trianon.

Ligy Pullappally a réalisé son premier film à partir du «Sunshine Peace Award», un prix qui l’a récompensée pour son travail engagé dans la cause des femmes aux États-Unis. Puis, par ses propres moyens, elle a donné le jour à son premier long-métrage intitulé The Journey. C’est une histoire d’amour entre deux jeunes filles dans l’Inde rurale actuelle. Un amour qui tente de se frayer un chemin dans une Inde où la réputation d’une famille prime sur les choix personnels, où l’homosexualité est encore pénalisée et où le taux de suicides augmente dangereusement. Pour sa première diffusion en France, le film sera présenté en ouverture de Cineffable, le festival du film lesbien et féministe à Paris le 27 octobre prochain. Ligy Pullappally répond aux questions de Têtu.

Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film?

Je voulais créer par les médias une représentation positive des jeunes homos en Inde, à la fois pour la communauté homo mais aussi pour que le grand public puisse s’identifier à une héroïne qui ne corresponde pas aux critères de la majorité: une jeune lesbienne. Le film a été accueilli par les groupes LGBT au-delà de l’Inde. Je suis ravie du nombre de personnes qui l’a reconnu comme une histoire d’amour et non pas comme un simple film homo. Des films comme Girlfriend décrivent le lesbianisme comme une pathologie; ils exploitent le mythe de la lesbienne prédatrice. Dans The Journey, personne n’essaye de forcer qui que ce soit à devenir lesbienne. J’espère que cette représentation positive des jeunes gays et lesbiennes ouvrira le dialogue et peut-être aidera à faire baisser le nombre de suicides.

Vous avez remporté le prix national du «Sunshine Peace». Avez-vous reçu d’autres aides financières des États-Unis ou d’Inde ?

J’ai reçu le prix du «Sunshine Peace» pour mon travail en tant qu’avocate engagée dans la cause des femmes. Ce prix a constitué l’argent de base pour commencer mon projet. Comme il était difficile d’argumenter qu’un film artistique en langue étrangère aurait un retour positif sur investissement, je n’ai pas trouvé de financement externe. Heureusement, ma mère -qui est infirmière- croyait en ce film et en moi, malgré mon manque d’expérience, et elle m’a apporté un soutien financier important. Elle est devenue une sorte de “productrice accidentelle”. Je n’aurais jamais pu réaliser le film sans son aide. J’ai financé tout le reste du film moi-même: j’ai usé de trois cartes de crédit, contracté un emprunt et vendu l’un de mes biens immobiliers pour pouvoir investir dans mon film. Finalement, il a été acheté par le principal distributeur de films gay et lesbiens des États-Unis, et c’est l’un de leurs films les plus appréciés. The Journey a été projeté dans le monde entier, y compris dans des endroits où je ne suis jamais allée, comme Tokyo ou l’Australie, et s’est révélé rentable.

Quelles ont été les conséquences de votre prix du meilleur film remporté au festival international de Chicago ?

En remportant ce prix aux États-Unis, le film a été bénéficié d’une large couverture médiatique. À partir de ce moment-là, il a enfin été considéré comme de l’art en Inde, ce qui a poussé les gens à aller le voir. Depuis, le film a été projeté dans presque toutes les grandes villes. À l’étranger, de nombreux organisateurs de festivals m’ont contactée pour réserver des projections, -plus d’une centaine au final-. Après Chicago, le film a remporté cinq prix supplémentaires, le dernier étant celui du festival de films gay et lesbiens de Turin.

Vous avez tourné votre film en Inde alors que l’homosexualité est toujours pénalisée. Vous n’avez pas eu peur de réactions homophobes ?

Quand j’ai annoncé que je préparais un film sur l’homosexualité, on m’a demandé si c’était un film «bleu» -ce qui signifie un film pornographique en Inde-. Nombreux sont ceux qui réduisent rapidement l’amour homosexuel à la sexualité homosexuelle. J’ai dû expliquer que mon film abordait la liberté de l’émotion. Ensuite, tourner le film dans un petit village rural du sud de l’Inde, c’était prendre le risque que des extrémistes viennent interrompre notre travail. Finalement, j’ai réussi à me débrouiller sans avoir de problèmes. Mais lorsque le film est sorti dans les salles, il y a eu des réactions violentes parmi le public: certains ont interrompu la projection en hurlant des insultes et des injures. Ils prétendaient que j’essayais de pervertir la jeunesse innocente, comme si un film pouvait rendre le public gay !

Avez-vous eu des difficultés à trouver des actrices ?

J’ai auditionné plus de quarante actrices, expérimentées ou novices. Et j’ai choisi Shrruiti Menon (Delilah) et Suhasini V. Nair (Kiran): ensemble, elles créent une superbe alchimie entre les amoureuses. Elles savaient qu’il y avait des risques à accepter ces rôles, mais elles savaient aussi que de tels rôles sont rares dans le cinéma indien. Ces deux actrices sont ouvertes d’esprit et ce film les a sensibilisées aux problèmes des droits des homosexuels en Inde. Suhasini V. Nair, elle, est déjà une star de télévision connue mais The Journey est son premier grand rôle au cinéma. À la suite du film, elle a même refusé des rôles de films pour le grand public: elle a déclaré que The Journey lui avait offert un tel challenge qu’elle ne pourrait plus accepter de rôles fades et sans substance.

Le scénario de votre film s’est inspiré de l’histoire de deux étudiantes du Kerala dont une s’est sans doute suicidée. Vous avez choisi de donner une autre fin, sans aller jusqu’à une happy end, pourquoi ?

Je considère la fin de The Journey triomphante, en aucun cas tragique. Kiran est plus forte: il y a une métamorphose, elle devient une femme. En Inde, il y a beaucoup de pressions familiales, sociales, culturelles et économiques qui pèsent sur les relations. Parfois elles n’y résistent pas, il y a rupture. Je voulais focaliser sur le fait que même si la personne que tu aimes choisit d’interrompre la relation, ta vie ne doit pas s’arrêter là.

Quelle a été l’influence du film Fire, de Deepa Mahta sur votre travail ?

Fire m’a bien sûr influencée. C’est un film que j’ai beaucoup admiré mais je voulais faire quelque chose de totalement différent, en partie parce que le lesbianisme des héroïnes de Fire naît de l’échec de leurs relations hétérosexuelles. Mais c’est un mythe: les femmes ne sont pas lesbiennes à cause des hommes ! Je voulais que mes personnages assument entièrement leur homosexualité. Ensuite Fire prend place dans un univers urbain. Comme la majorité de l’Inde est rurale, je voulais que l’histoire se situe à la campagne. Enfin Fire est tourné en anglais. Je voulais utiliser un dialecte d’Inde. C’est à cause de l’épidémie de suicides de lesbiennes du Kerala -au sud de l’Inde- que j’ai choisi de tourner le film en Malayalam. Ce dialecte original a apporté du rythme au film. Mais The Journey est souvent considéré comme le deuxième film indien, après Fire, à parler des lesbiennes avec sensibilité.

Que signifie être lesbienne en Inde aujourd’hui ?

Dans les villes, il y a des communautés mais dans les campagnes, l’isolation est un grave problème. La plupart des couples homos que je connais ne peuvent pas prendre le risque de révéler leur relation, même s’ils vivent ensemble. Il y a de nombreux cas où des lesbiennes doivent se déguiser en homme pour pouvoir vivre leur relation en paix dans leur village. Et comme toujours, les suicides chez les jeunes homos continuent de progresser de façon alarmante. Le mouvement LGBT en Inde est bien mené, il y a même un festival de films LGBT dans les villes de Bombay et à Trivandrum, au sud du pays. Il y a aussi des groupes de services sociaux dans les plus grandes villes.

Pensez-vous que le coming out du Prince Manvendra Gohil puisse jouer un rôle dans la dépénalisation de l’homosexualité en Inde ?

Si l’homosexualité est pénalisée en Inde, elle l’est aussi aux États-Unis et ailleurs, malgré les combats pour les droits des homosexuels des dix dernières années. Les gens veulent cataloguer l’homosexualité comme un comportement social déviant alors que c’est simplement une orientation sexuelle minoritaire qui existe depuis la nuit des temps. Il semble que le prince a été très courageux de faire son coming-out et dans sa décision d’adopter. C’est un point de départ pour la visibilité homosexuelle indienne.

Interview Originale sur le Site Têtu

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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