Interview d’Ève Landry l’interprète de Jeanne Biron

Interview liée à la série Unité 9

Unité 9

Interview accordée à Sophie Maunier le 16 Septembre 2014.

C’est avec beaucoup de générosité et de gentillesse qu’Ève Landry, qui incarne Jeanne Biron dans Unité 9, m’a reçue pour une entrevue, entre deux moments de tournage d’une émission télévisée. Elle évoque avec passion son métier de comédienne et son personnage.

Comment es-tu devenue comédienne ?

Je suis devenue comédienne parce que j’en rêvais depuis vraiment longtemps. Cela faisait vraiment longtemps que je voulais faire ça comme métier, parce que je trouvais que les gens qui faisaient ça avaient l’air heureux et ils avaient juste l’air d’avoir du fun. Par la suite, j’ai fait tout ce qu’il fallait pour arriver à ça, donc j’ai fait mon cégep [ndlr Le cégep est l’équivalent du lycée. Certains cégeps au Québec proposent une filière théâtrale], avant de faire une école de théâtre. J’ai fait Art, Lettres, Interprétation à Sainte-Thérèse, puis après je suis entrée au conservatoire d’art dramatique de Montréal. Puis, après on m’a fait confiance rapidement. Benoît Vermeulen, metteur en scène de théâtre, m’a fait confiance rapidement, il m’a fait travailler dans sa compagnie et assez rapidement après ma sortie, je n’ai jamais arrêté. C’était tout d’abord le désir d’avoir du fun dans ce que j’allais faire plus tard, avoir un métier que j’aime, puis maintenant c’est vraiment de bien le faire pour passer des messages, pour passer des sentiments, exprimer quelque chose, faire comprendre un peu plus justement l’homosexualité, toutes ces affaires-là, c’est bien important pour moi, c’est une façon de le faire, c’est une façon de l’exprimer et d’essayer de bien le faire.

Es-tu une comédienne engagée ?

Pas tant. Mon opinion change souvent, puis facilement. Je n’irais pas jusqu’à dire que je suis influençable, mais je ne connais pas tout, loin de là, et j’aime ça m’informer et j’aime qu’on m’informe. Je vais prendre position si je connais vraiment bien le sujet et si je crois vraiment à quelque chose. Mettons justement l’homosexualité, je suis entièrement contre l’homophobie, donc c’est sûr, clair et net pour moi, donc cela me fait plaisir de le faire. Quelque chose dont je suis moins certaine, quelque chose dont je doute parce que je ne connais pas… Je préfère me dire informée, plutôt que de me dire engagée.

Comment t’es-tu retrouvée embarquée dans Unité 9 ?

J’ai passé l’audition pour le rôle de Laurence à la base. Et c’est finalement juste avant de sortir de l’audition que Lucie [Robitaille, directrice de casting] a vu Jeanne à travers ce que j’interprétais, puis elle a dit « tu devrais essayer le personnage de Jeanne » et j’ai essayé. Et tout de suite, quand j’ai lu le texte, j’ai su que c’était elle que je voulais faire, parce que c’est elle qui me parlait le plus, de ce que je connais de moi, de ce que je suis capable de rendre, en jeu, en interprétation, donc j’étais vraiment très très contente d’avoir à défendre ça. Puis, je suis retournée quatre fois en audition, ça a été un long processus et finalement, cela a fonctionné et j’étais bien contente…

Les spectateurs aussi ! [rires] Et incarner un personnage lesbien ?

Je trouve ça bien que maintenant les femmes aient des exemples de couples… je trouve cela important qu’on montre ça, je trouve ça important qu’on en parle, qu’on montre que ce n’est pas grave, que ce n’est pas si différent que ça non plus et tant mieux si je peux servir à influencer ces femmes-là, puis à les inspirer et à faire en sorte qu’elles s’assument et tout ça… Je ne me vois pas comme une icône… Mais il y a beaucoup de femmes qui m’écrivent sur Facebook, plein de compliments et aussi plein de remerciements d’assumer un personnage comme ça et c’est sûr ça me flatte si cela peut permettre d’aider des jeunes, des jeunes du secondaire [équivalent du collège] qui se posent des questions et qui n’osent pas s’assumer, si ça peut permettre justement des « regarde, ça se peut, regarde, Jeanne elle l’est elle et il n’y a pas de trouble et tout ça », tant mieux, tant mieux vraiment, parce que pour moi c’est important.

Qu’est-ce qui t’a plu dans le personnage de Jeanne ?

En fait, la première scène que j’ai lue c’était la première scène que j’ai faite en audition, donc c’est quand on vient la chercher dans la douche, dans la première saison, et qu’on l’amène au trou, on la laisse toute nue pendant je ne sais pas combien de temps. Finalement, dans le scénario, elle n’était plus toute nue, elle avait une petite robe, pas parce que je ne voulais pas le faire, mais parce que… en fait, on travaille avec de vrais IPL [intervenants de première ligne], un vrai IPL en première saison, une vraie IPL en deuxième saison, qui sont sur le plateau avec nous et qui nous dirigent et nous conseillent vraiment de « cela ne se ferait pas comme ça, cela se ferait plutôt comme ça » et elle nous avait dit qu’ils viendraient la chercher dans la douche, ça se peut, ils la feraient promener, mais la laisser toute nue, tout le long du transfert, cela serait vraiment humiliant. Ils l’ont fait, tu vois, avec le personnage d’Henriette [jouée par Danielle Proulx, ndlr] à la toute fin, ça c’était vraiment pour l’humilier, c’est vraiment pour lui faire comprendre rapidement que c’est eux les boss. Avec Jeanne, on n’en était pas là encore, c’était vraiment juste pour la surprendre plus que l’humilier, c’est plus comme « on va te surprendre, puis après ça, on va te traîner et tout le monde va croire qu’il s’est passé quelque chose », elle n’avait pas besoin d’être humiliée à ce point-là. Elle savait déjà qu’il y avait une autorité sur elle, ils voulaient juste montrer qu’ils la dépassaient, tu sais. Alors que quand Henriette rentre, rapidement, elle casse tout, rapidement ils ont voulu faire « hey, ici c’est nous qui menons et on va te le montrer tout de suite pour être sûr que tu comprennes ». Donc, c’était cette scène-là. Quand je l’ai lue, et ce n’était pas la scène où elle est dans la douche, mais la scène où elle est au trou, à ce moment-là, je croyais qu’elle était toute nue, elle crie genre « donnez-moi mon linge, je veux mon linge, vous n’avez pas le droit »… j’ai tout de suite compris comment on pouvait se sentir, je ne sais pas pourquoi, il y a ce ce… je n’ai jamais été une fille violente, je n’ai jamais été dans des situations dramatiques, mais vraiment, jamais, mais j’ai ça en moi de… il y a une injustice, puis il faut qu’on le crie et vous n’avez pas le droit et puis quand je suis persuadée de quelque chose, des fois j’aurais envie de le crier haut et fort et de le dire très fort et de dénoncer ces affaires-là, et je ne le fais pas parce que cela ne se fait pas, dénoncer les injustices oui, mais genre crier fort, péter des gueules, casser des gueules et tout détruire, ça ne se fait pas dans mon livre à moi donc je ne le fais pas. Je ne suis pas violente, sauf qu’un personnage qui me permet de l’être, j’adore ça parce que je sais que je l’ai ce côté-là et je ne le laisse pas sortir, ça fait que ce personnage-là, ça me permet de sortir ce côté-là de moi, qui est très présent, parce que je suis enragée facilement par des affaires, mais comme je suis pacifiste, je me retiens, et je n’arrache la tête à personne [rires]. Il y avait beaucoup de ça et beaucoup aussi dans l’enfant… je ne savais pas à la base ce qui est arrivé à Jeanne. Je savais tout ce que Danièle [Trottier, ndlr] m’avait dit… sa mère l’avait vraiment torturée, psychologiquement et physiquement, puis juste de penser à ça, les images, c’est moi qui me les suis créées parce que je ne sais pas précisément ce qu’elle avait eu. Ça fait que tu t’imagines le pire. Automatiquement, cela vient énormément te chercher parce que tu ne touches pas un enfant, ça aussi c’est dans mon livre à moi, tu ne touches pas à personne, il y a comme de quoi… cela venait vraiment me chercher, de sentir toute cette violence-là qu’elle avait vécue, je pouvais arriver à comprendre le chemin qu’elle avait décidé de prendre. Et toute sa psychologie, son côté frondeur qu’elle met pour se protéger, toutes ces affaires-là, et aussi, son… on le voit plus maintenant dans la saison deux, son grand côté loyal et son amour inconditionnel, quand elle aime elle aime… tout ça me parlait énormément, cela rejoint beaucoup de valeurs que mes parents m’ont inculquées.

Est-ce qu’il y a des choses qui te déplaisent dans ton personnage ?

Hey pour vrai, non !… En fait, ce n’est pas que cela me déplaît, mais tu as juste envie de lui dire « arrête de faire ça », mais cela ne me déplaît pas parce qu’elle est de même… elle a besoin de souffrir tout le temps. Donc, dès que cela va trop bien ou dès qu’elle est sur le bord de s’en sortir, elle se remet dans la marde, tout le temps. Mais ça ne me déplaît pas, au contraire, ça veut dire que je vais être là pendant des saisons et des saisons ! [rires]… mais tu as quand même envie de la brasser en lui disant « t’es sur le bord de l’avoir, come on ! », mais ça prouve que le mal est plus profond qu’on pense, on ne peut pas juste le régler du jour au lendemain.

Comment t’es-tu préparée pour jouer Jeanne ?

En fait, j’ai observé énormément. Le fait qu’elle soit en prison, je te dirais que j’y ai pensé après. J’ai plus pensé à qui est cette personne-là en dehors de la prison, et après ça, bon maintenant qu’elle est entre les murs de la prison, comment elle doit se comporter. Jeanne est une fille qui doit avoir un territoire marqué, c’est important qu’elle connaisse bien son territoire. Quand on arrive, quand Unité 9 commence, on est déjà dans son territoire, c’est quasiment la télé qui rentre dans son territoire. Jeanne est habituée, elle est chez elle, il fallait qu’on sente rapidement qu’elle est à l’aise. Son unité, c’est SON unité, tu sais. Ce n’est pas nécessairement elle la reine, mais elle sait très bien les rôles de tout le monde et elle sait très bien son rôle c’est quoi. Pour elle, c’est super important. C’est venu après son rôle dans l’unité, sur son rôle en prison. De là aussi, pourquoi elle perd ses repères quand elle se retrouve au trou… Mais pour me préparer à un rôle comme ça, j’ai observé beaucoup, j’ai écouté des films et pas juste des films, j’écoute n’importe quoi… je n’écoute rien de spécifique, je ne vais pas me louer des trucs en me disant « ah, je pense que cette femme-là peut… », j’observe tout le temps et constamment tout le monde. C’est vraiment un petit côté voyeur que j’ai, qui fait partie de mon job, en tout cas qui fait partie de ma façon de voir mon job. Je vais être au restaurant, je vais observer tout le monde, si je vois une fille qui ressemble moindrement à sa délinquance, à son allure, à sa démarche à Jeanne, c’est bien dommage pour celui avec qui je mange, mais il va avoir un peu moins d’attention parce que je vais être en train de travailler à voir comment elle bouge [rires]. C’est bien important pour moi… Puis aussi, je pars beaucoup de moi, comment moi je le ferais, je pars beaucoup de moi pour ce qui est des sentiments, pas la démarche et tout ça, j’essaie de faire que cela soit propre au personnage, le physique. Mais tout ce qui part des sentiments, j’essaie que ça parte de moi… Je ne peux pas par exemple savoir ce que ça fait d’être martyrisé, parce que je n’ai jamais été martyrisé, mais pour avoir eu, mettons, une mini-brûlure une fois, si t’imagine ça fois mille à la grandeur du corps, à longueur de journée… Je peux quand même imaginer la douleur… Quand on est jeune, on ne la connaît pas la douleur, quand on est vieux, tu te coupes un petit peu, tu peux imaginer la douleur d’un coup de couteau à la longueur du bras, sensiblement, ça doit être quoi comme genre de douleur. J’aime aussi m’imaginer ces affaires-là, pour bien sentir ça doit être quoi, cette fille-là a déjà vécu ces affaires-là… comment on fait… Il y a comme de quoi tu dois avoir plus peur ou moins peur, ce sont des choix qu’il faut tu te fasses… C’est beaucoup de la réflexion, de se mettre dans la peau des autres, énormément.

Quelles ont été les réactions autour de toi quand tu as accepté le rôle de Jeanne ?

Le monde était très positif ! [rires] Il n’y a eu aucun « ah, mon dieu, tu vas jouer ça ! », non pas du tout, du tout. Au contraire ! J’ai toujours présenté Jeanne comme étant une fille… Oui, ok, la bad girl de la prison, c’est un peu comme ça qu’on la présentait à la base, la mauvaise fille de la prison, c’est la méchante d’Unité 9, mais très rapidement les gens se sont attachés, c’était ça le but un peu tu sais, les gens très rapidement se sont attachés à Jeanne et puis, là, on est content parce qu’elle tombe en amour, on a fait un super grand chemin. Ça, moi, je le savais qu’on voulait s’en aller là, donc… Je n’ai jamais dit que c’était une mauvaise fille, puis de toute façon, je ne l’ai jamais pensé…. Je l’ai toujours vue comme étant plutôt une fille loyale, qui a beaucoup souffert.

Participes-tu à l’écriture de ton personnage ?

C’est Danielle [Trottier] qui a déjà tout écrit. Elle nous en parle beaucoup. Il y a beaucoup d’échanges sur qui on est, où est-ce que ça s’en va, mais c’est elle qui choisit et nous, on respecte beaucoup ce qu’elle fait. Puis, de toute façon, c’est très rare qu’on soit déçu de là vers quoi elle nous envoie, donc… On a quand même notre mot à dire, en fait, elle nous écoute beaucoup sur nos impressions sur les scènes, nos impressions sur les personnages justement… Mais c’est elle qui choisit au bout du compte.

Quels sont tes projets ?

J’ai reçu un beau contrat, je vais participer à une série jeunesse pour Télé-Québec, ça c’est très cool, je vais faire de la télé pour les jeunes, je suis très contente, pour des enfants de 4 à 7 ans, je suis très contente. Sinon, j’ai deux projets théâtre l’année prochaine, un à Québec-même, au Trident, le prochain spectacle de Christian Lapointe, et un autre au théâtre d’Aujourd’hui, qui va s’appeler « J’accuse ». Voilà.

 

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