Bye Bye Blondie : Interview de la scénariste et réalisatrice Virginie Despentes

Bye Bye Blondie : Interview de la scénariste et réalisatrice Virginie Despentes

Interview accordée à Julia Clieuterpe le 26 Mars 2012 pour le site Univers-L.com

Votre langue, votre style, ont également beaucoup évolué. On a l’impression d’observer au fil de vos œuvres une sorte d’érosion de la langue, comme si les aspérités avaient tendance à s’effacer mais que le cœur du propos, marqué par cette « patte Despentes », restait le même.

Absolument. J’ai écris Baise-Moi alors que j’avais 23 ans et que j’étais dans une vie très différente. Si je m’accrochais au style de ce premier livre, ce serait artificiel. Ma vie évolue, ce que je lis évolue, mon rapport à l’écriture évolue,  les gens que je côtoie évoluent… Parce que je ne viens pas du tout des milieux que j’ai fini par fréquenter, je viens vraiment d’ailleurs, ni moins bien ni mieux, mais ailleurs. Donc ma langue doit évoluer en même temps que moi et ma pensée, c’est une question de sincérité. Je ne veux pas essayer d’écrire brut parce que j’ai eu du succès la première fois avec quelque chose de brut. Bon, le travail sur la question de la langue orale passée à l’écrit m’intéresse toujours autant, chez moi et chez les autres. Par exemple, je n’appartiens absolument pas au monde du hip-hop, mais j’écoute beaucoup de musique hip-hop pour voir le travail fait sur la langue orale. C’est pour tout ça que je dois laisser ma langue évoluer.

Pourtant beaucoup de gens ont lu vos premiers ouvrages, essentiellement Baise-Moi, ils ont eu des difficultés à accrocher avec cette langue qui était la votre à ce moment là, mais ils ne cherchent pas aujourd’hui à dépasser cette image trash de la Virginie Despentes des débuts.

Oui, parce que ça a été très fort tout de suite. Au début c’était très bien, je trouvais ça génial. Après c’est vrai que ça peut devenir un handicap, d’avoir toujours cette étiquette qui n’est plus la mienne. Pourtant je ne peux pas me plaindre, il y a beaucoup de lecteurs qui me suivent. Et sachant que j’ai fait des choses vraiment très différentes, je trouve que j’ai plutôt un lectorat fidèle. Cela dit je comprends que des gens se braquent dès le début contre ce que j’ai fait, moi aussi parfois ça m’arrive d’être bloquée une fois pour toutes !

Parlons un peu féminisme… La récente « Affaire DSK » a relancé bien des thèmes de débat. Vous-même aviez signé un appel lancé par l’association Osez le Féminisme. Pourtant, cette association défend des idées très éloignées de vos propres conceptions de féministe prosexe…

Totalement. Mais j’avais trouvé ça intéressant, à ce moment là.

Évidemment, c’était avant qu’Osez le Féminisme n’obtienne des décisions telles que la pénalisation de la prostitution, vue comme conséquence directe de l’affaire DSK, et l’aggravation des conditions de travail des prostituées.

Mais au moment des faits j’avais trouvé le mouvement de mobilisation global très intéressant. On entendait depuis trop longtemps que le féminisme était mort, que ça ne concernait plus personne, que les jeunes filles n’en avaient rien à foutre, que le féminisme aujourd’hui c’était uniquement pour les Arabes qui avaient un problème avec les femmes… Il y a eu un élan général, on a été nombreuses à le signer. C’était une manière de dire « Le féminisme, reparlons-en. Arrêtez de dire que ça n’intéresse personne parce que ça n’est pas vrai ».

Ensuite, c’est devenu autre chose. Par exemple je ne suis pas allée aux discussions de la Mutualité parce que je savais que ça ne servirait à rien. Discuter avec des abolitionnistes anti-pornos ne m’intéresse pas. Quand je vois que la seule chose qu’on obtient, c’est emmerder les prostituées, je trouve ça pathétique.

Je savais que je n’étais pas proche d’Osez le Féminisme, au moins maintenant j’en suis sûre. Mais sur l’instant ça m’a paru important de faire partie de ce grand élan. Et je suis persuadée qu’il n’en reste pas rien. Par exemple, on n’a jamais autant parlé de viol à la télé, on y a entendu des choses qui n’avaient jamais été dites avant. On a même vu des femmes de pouvoir, blanches très riches et ultra-hétéros, venir à la télé pour dire enfin « Non, venir à l’Assemblée en jupe ce n’est pas toujours facile ». C’était génial. Et ça sortait enfin un peu de l’affaire du voile qui était devenu le cheval de bataille du féminisme.

Vous pensez donc que l’affaire DSK a donné une impulsion nouvelle et de nature différente au féminisme ?

Oui, complètement. Quand j’ai écrit King Kong Théorie, tout le monde me disait avant sa sortie que ça n’intéresserait personne, et qu’il ne fallait pas surtout pas mettre le mot « féminisme », ni même « post-féminisme » en quatrième de couverture parce que ça ferait fuir tous les lecteurs. Ça, c’est quelque chose qui ne peut plus arriver maintenant.

Après DSK, le débat s’ouvre à nouveau, et certaines choses qui n’étaient absolument pas évidentes en France commencent à être dites. Par exemple, les gens découvrent qu’il y a plusieurs féminismes différents, qu’on n’est pas toutes d’accord mais qu’on n’est pas des hystériques prêtes à se crêper le chignon à tout moment ! Le féminisme est une culture, il ne s’agit pas d’être chacune dans sa cuisine à donner son avis sur la soupe du soir.

Le féminisme a acquis une nouvelle image, plus positive. Après, on va voir progressivement sur quels textes, débats, rassemblements, pratiques, tout ça débouche.

Pourtant, les mouvements féministes qui se font entendre en très grande majorité sont les mouvements comme Osez le Féminisme. On entend très peu voire quasiment pas de féministes prosexes, de féministes légalistes…

Oui on ne les entend presque pas. Beaucoup trop peu en tout cas…

Pensez-vous qu’en tant qu’artiste, auteure, réalisatrice, vous devez ou pouvez faire entendre votre voix et celles des féministes qui partagent vos idées ?

Oui, et je pense l’avoir déjà fait avec King Kong Théorie et Mutantes. Que ça plaise ou non aux féministes classiques, Mutantes est vachement regardé et King Kong Théorie très lu.

Je crois savoir que ça ne leur plaît pas, mais c’est comme ça ! Ce sont des œuvres qui circulent, et je suis persuadée que Mutantes serait moins regardé s’il n’y avait pas eu l’affaire DSK. Il nous a aidées en quelque sorte…

De toute façon, moi je lance un appel à Dominique Strauss-Kahn chaque fois que j’en ai l’occasion : rejoins-nous, dis que tu aimes les putes, viens défiler avec nous, sois prosexe ! (rires) Si lui ne le fais pas, qui ?! (rires)

Si l’on reconsidère l’ensemble de votre œuvre, tous supports compris, vous avez fait nous l’avons vu de plus en plus d’incursions dans le domaine de la visibilité lesbienne. Pensez-vous parfois à l’étiquette d’ « artiste lesbienne » que les médias pourraient à force vous attribuer ? Est-ce quelque chose qui vous effraie, ou au contraire pensez-vous pouvoir l’utiliser pour en tirer des éléments positifs ?

Quoi qu’il en soit, je pense que c’est quelque chose d’important. Sinon je ne le dirais pas ! Je pense vraiment que c’est un signal, un message important. De dire aux non-lesbiennes : « Moi, ça m’est arrivé à 35 ans, et ça peut arriver à n’importe qui à n’importe quel âge, même et surtout si on ne s’y attend pas. Et c’est génial. Enfin dans mon cas en tout cas c’est génial ! ». Moi on ne me l’a pas dit quand j’étais hétéro, c’est pour ça que je veux le dire aux autres : c’est pas obligatoire mais pensez-y, ça peut être génial !

Ensuite, j’ai bien conscience que ça peut me restreindre dans mon travail. Je le sais mais je préfère attendre, on verra bien si ça arrive j’aviserai à ce moment là. Je sais bien que ce n’est pas un plus, surtout si c’est assumé avec force, joie et vigueur. Dans le milieu du travail, on nous dit plutôt : « Que tu sois lesbienne on supporte ça très bien, mais surtout, n’en parle pas ».

Je verrai comment je m’en sors !

Ce genre de questions nous ramène aux idées de Monique Wittig qui affirme, dans sa préface à La Passion de Djuna Barnes, qu’un auteur accomplit sa mission s’il réussit à faire qu’un point de vue minoritaire devienne universel, en travaillant de telle sorte que la qualité de son ouvrage l’emporte sur le propos, ici propos lesbien. Pour Wittig, le point de vue minoritaire doit s’effacer devant le désir d’universalité. Êtes-vous d’accord avec cette idée ? Est-ce une conception qui vous parle ?

Je vois ce que l’idée recouvre, mais je ne crois pas à ce truc de l’universalité, je n’y crois pas du tout. Je pense que tout est universel, le point de vue de la lesbienne de Dakar comme celui du soldat en Iran. N’importe quel point de vue, à partir du moment où il est humain, est universel.

Ensuite je pense que ce n’est pas la qualité d’une œuvre qui fait qu’elle devient universelle, mais plutôt la qualité de sa réception. L’engrenage est complexe, on peut faire une œuvre d’une excellente qualité mais se retrouver face à un barrage si en face la réception est bloquée. Par exemple Hervé Guibert est devenu Hervé Guibert précisément parce qu’il a rencontré une réception favorable. S’il avait écrit en Russie les choses auraient été très différentes. La qualité n’est pas l’unique garante de l’universalité d’une œuvre.

Donc je comprends l’idée, mais moi l’universel n’est pas ma tasse thé ! Comme je le disais pour le film, il y a évidemment un public auquel je pense en écrivant, mais je n’écris pas précisément pour parler à celui-ci ni en adaptant mon propos spécialement pour lui. Le plus important, c’est bête à dire, mais c’est de faire son boulot avec sincérité !

A propos de Julia Clieuterpe

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Chroniqueuse occasionnelle

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