La Captive : Interview de la réalisatrice Chantal Akerman

La Captive : Interview de la réalisatrice Chantal Akerman

Interview accordée à Yves Le Corre et Samir Ardjoum pour Fluctuat.net

Entre ballade soul et trip pictural bressonien, La Captive est certainement le plus beau et le plus mystique des films français de cette année. Chantal Ackerman filme non pas le dégoût mais plutôt le pessimisme amoureux comme pour souligner la légèreté et l’aigreur des romances actuelles. Libre comme un poète du dix-huitième siècle, étonnante comme une actrice brechtienne, elle nous reçoit et nous livre sa plus belle déclaration, celle d’une passionnée…

Je ne connaissais pas du tout le cinéma. Pour moi, cela se limitait à des films du genre Le Gendarme à St-Tropez ou bien Les Canons de Navaronne. J’avais une certaine appréhension vis-à-vis de cet art. C’est pour vous dire ! Le cinéma représentait un endroit où l’on pouvait s’embrasser et bouffer des glaces. Et puis la plupart des films intéressants étaient interdits aux moins de 16 ans donc nous avions rien. Je crois que le déclic fut lorsque je vis pour la première fois Pierrot le fou. C’est toujours aussi facile de dévoiler ce genre de choses mais je vous assure que ce fut le Godard qui m’a donné l’envie de faire des films. Un pur hasard, je m’en souviens comme si c était hier. J’avais choisi ce film pour son titre intrigant et drôle. Et lorsque je suis sortie de la salle, j’étais sur mon petit nuage. Je n’ai pas cherché à analyser le pourquoi du comment : je passerais mon temps à faire des films. Point final !

Vous êtes passée par une école de cinéma ?

J’y suis restée trois mois ! Mes premiers films se sont fait dans un climat assez particulier dans le sens où je m’occupais pratiquement de tout et surtout j’étais assistée d’amis qui m’aidaient énormément. Je ne les payais pas et je n’avais pas vraiment d’argent. Et c’est ainsi qu’à 18 ans j’ai réalisé mon tout premier film. Les débuts étaient placés sous le signe de l’improvisation. Pour le financement, je faisais quelques petits boulots ou alors je piquais à droite à gauche comme dans ce cinéma porno de New York où je crois avoir pris 4000 dollars. C’était finalement une autre manière de faire du cinéma ! Du ciné-pirate en quelque sorte. Il ne faut pas oublier une chose, nous étions en 68 et tout venait de cette date. On faisait des films en moins de 8 jours car nous étions emportés, si j’ose m’exprimer ainsi, par l’amour du cinéma. De nos jours, il est impossible pour un jeune cinéaste de concevoir ce métier comme nous le fîmes, il y a trente ans. Aujourd’hui, tout passe par les plans de carrières et autres plannings…Ce fut sincèrement une époque et une expérience formidables. Et c’est en faisant Jeanne Dielman (Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles, 1975) que nous avions décidé de demander une subvention auprès du Ministère de la Culture en Belgique. Et puis tout s’est enchaîné et j’ai fini par ne plus produire mes films, j’étais rentré dans le système.

Vous avez énormément puisé dans différents genres cinématographiques. Mais au contraire de certains, le genre – chez vous – est synonyme de détail.

Je n’ai jamais fait de films de genre et je pense ne jamais en faire. Il faut savoir une chose. J’ai réalisé Jeanne Dielman lorsque j’avais 24 ans. A l’époque, j’avais l’impression d’être arrivé à ce que je recherchais dans le cinéma, d’y être déjà. Et puis avec les films suivants, j’avais peur de me répéter, de lasser. Ça m’a toujours fait peur. Et puis maintenant, je m’en fiche et je constate avec humour que La Captive ressemble énormément à mes premiers films. Il ne faut surtout pas que vous pensiez que c’est une histoire de concessions. Il est évident qu’avec Un divan à New York (1996), je savais pertinemment qu’il y avait Juliette Binoche et William Hurt et j’espérais ainsi toucher un public plus large. Ce ne fut malheureusement pas le cas. Ça s’est vendu comme une comédie américaine et c’est pour cela que ce fut un échec !

Pour en revenir à votre dernier film, La Captive, on a l’impression qu’il existe deux atmosphères différentes.

Je ne trouve pas ! Que cela soit une situation extérieure ou intérieure, c’est la même chose. Tout est assez fermé et tout est mental. Par exemple, les sentiments sont intemporels car je l’ai voulu ainsi. Je pense que toute relation – quoiqu’on en dise – sera similaire dans 50 ans. C’est pour cela qu’on ne peut pas dire qu’il existe deux atmosphères dans mon film car
la continuité est telle que le microcosme des protagonistes est plus important que tout. Il n’y a qu’une ambiance, comme il n’y a qu’un seul amour. D’ailleurs, j’ai travaillé le son en fonction de cela. Si vous observez bien, tous les sons de voitures et autres bruits gênants de la rue sont plus ou moins atténués pour mettre en valeur le microcosme des personnages.

La bande son est assez exceptionnelle ! Comment l’avez vous travaillée ?

La musique dans ce genre de film apporte une tension concrète et diaboliquement efficace. Mais je voulais aussi une certaine diversité. Si vous opposez les séquences de filatures et celle qui clôt le film, vous constaterez que la bande son est identique et doublement infaillible. De la tension, on passe au lyrisme !

Tout comme Vertigo !

Evidemment ! Le film d’Hitchcock traite d’une obsession amoureuse et ce n’est donc pas un hasard si l’on y trouve quelques similitudes avec mon film. D’ailleurs, je l’avais revu avant de faire le film !

Comment s’est passé votre rencontre avec les deux jeunes acteurs, Sylvie Testud et Stanislas Merhar ?

Ca s’est passé ! Stanislas est beaucoup plus timide et renfermé, tout le contraire de Sylvie… A la lecture du scénario, Sylvie voulait à tout prix faire le film même si son audition ne m’avait pas convaincue. Et puis tout s’est illuminé lorsque je les ai vus ensemble. Il y eut un désir de créer quelque chose qui m’a tout de suite fascinée. Et c’est un plaisir pour un metteur en scène de ressentir cela. Le contraste entre eux était très fort. Et cela fonctionnait à merveille pour les personnages. Ensuite je les ai fait travailler chez moi pour que nous puissions sympathiser et surtout pour qu’il y ait un échange bénéfique et utile. Souvent, tous les acteurs du film se retrouvaient à mon domicile… Il y avait une certaine connivence qui amenait une idée de cinéma qui me plaisait. Il faut savoir s’adapter aux exigences des acteurs et ne pas trop leur taper dessus sinon vous n’arriverez à rien, ce qui serait la fin du tournage. En ce qui concerne La Captive, j’ai essayé de leur donner toutes les indications possibles sans pour autant les brusquer ou bien les ennuyer avec des analyses idiotes et impossibles. Cela s’est fait progressivement et c’est comme cela que lorsque nous nous sommes retrouvés sur les lieux de tournage, ils étaient prêts et surtout ils avaient de la place pour exister !

Vous avez toujours procédé ainsi pour la direction d’acteurs ?

Ca dépend ! J’ai eu la chance de répéter trois semaines avant le tournage avec les principaux comédiens, c’est la première fois ! Par exemple, sur Le Divan à New York, j’ai beaucoup travaillé avec William Hurt car il me l’avait demandé, au contraire de Juliette Binoche. Il n’y a jamais un film qui se ressemble. Tout est lié aux gens avec lesquels vous travaillez. Il n’y a pas de véritables lois comme il n’y a pas de règles absolues ! Je n’ai pas de méthodes spécifiques ! Les acteurs s’adaptent à mon univers et moi j’en fais autant.

Comment adapter Proust ?

Je n’ai pas essayé de coller au texte. L’unique question que je me suis posée fut la suivante : Que te restes-t-il en mémoire ? Adapter un monument comme Proust revient tout simplement à filmer l’affection, l’émotion et la tristesse. Ensuite nous sommes revenus au livre pour quelques détails. Il y a eu comme cela des va-et-vient littéraires et concrets. La lettre au cinéma n’est pas une excellente solution surtout lorsqu’il y a une adaptation littéraire en jeu. On ne peut pas s’inspirer du livre sinon cela devient une sorte de bataille – perdue d’avance – contre la littérature. Et puis, je me suis sentie comme chez moi avec Marcel. Je ne voulais pas faire un film où le spectateur serait constamment écrasé. Ce genre de prétention absurde ne m’intéresse pas. Un homme m’a dit en voyant le film que c’est une vérité paradoxale. Il n’a pas tout à fait tort.

Interview Originale sur le site Fluctuat.net

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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