Depuis toujours de Madeleine Gagnon

Titre Français : Depuis toujours

Titre Original : Depuis toujours

Auteur : Madeleine Gagnon

Date de Sortie : 19 mars 2013

Nationalité : Canadienne

Genre : Autobiographie

Nombre de Pages : 432 pages

Éditeur : Éditions du Boréal

ISBN : 9782764622285

Depuis toujours : Quatrième de Couverture

Née à Amqui, Madeleine Gagnon se souvient avec enchantement de son enfance entourée d’une nature rayonnante, au sein d’une vaste famille qui œuvre dans la forêt et sur la terre, gens droits et fiers, mais sur l’esprit desquels règne encore indûment tout ce qui porte soutane.
L’entrée au pensionnat marque le début des grandes aventures intellectuelles et la naissance d’un profond refus qui commence à creuser ses sillons. Refus qui tranquillement remontera à la surface pendant les études en Europe, pour éclater quand la jeune femme rentrera dans un Québec méconnaissable. Marx a remplacé Claudel. La psychanalyse accompagne et favorise la venue à l’écriture, et l’œuvre surgit sous forme d’un torrent. En même temps que la femme connaît la douleur et l’éblouissement de l’enfantement, l’exaltation amoureuse et les tourments du désamour.
Madeleine Gagnon raconte aussi les amitiés, primordiales, avec Annie Leclerc, Christiane Rochefort, entre autres. Les luttes féministes, avec tous les rêves et toutes les déchirures qu’elles portent. Le temps qui transforme tout, la disparition des parents. Les nouvelles passions, qui seules nous permettent de continuer la route, comme celle de comprendre le lien cruel et mystérieux qui unit les femmes et la guerre.

Depuis toujours : Avis Personnel

Auteure prolixe et pilier de la littérature canadienne, Madeleine Gagnon nous propose une œuvre autobiographie poignante en revenant sur les événements marquants de sa vie : une enfance pieuse dans la campagne québécoise, élevée au sein d’une famille nombreuse, ses rebellions d’adolescente et bien plus tard d’adulte ; intellectuelle, philosophe, professeure d’université ; ses combats pour l’égalité des femmes dans un environnement majoritairement machiste, son refus d’être cataloguée en fonction de son sexe ou de ses relations amoureuses font d’elle une personnalité qui intrigue et passionne.

Madeleine Gagnon partage aujourd’hui avec nous ses tourments, ses joies, ses peines, posant un regard bienveillant sur les vestiges de ce passé toujours présent, interrogeant le paradoxal statut du temps, et laissant jaillir l’écriture en faisant entendre l’unicité de sa voix, « la capacité de rêver sa vie », ce processus de « vol du temps au temps » comme elle le dit elle-même. Les bribes d’une épopée familiale et personnelle nous sont dévoilées dans leur nudité et leur puissance, avec ce qu’elles recèlent d’amour, de regrets et parfois de jalousies ; menant invariablement sur le chemin d’écrivain que nous lui connaissons. L’écriture fluide et soutenue est ponctuée d’analyses interrogeant son lien si intime avec la littérature, parvenant même à transcender la production littéraire en considérant d’un œil affuté l’histoire Québécoise contemporaine. De la seconde guerre mondiale à l’établissement de la Révolution Tranquille au Québec (séparation de l’église et de l’état), en passant par la découverte d’une Europe encore meurtrie, ce ne sont pas seulement les mémoires d’une femme de lettres, c’est tout un pan de l’histoire du Canada qui est retracé, faisant de cet ouvrage un document historique précieux.

Auteure reconnue, Madeleine Gagnon propose une œuvre autobiographique dense. Il semble désuet de juger de ses capacités littéraires tant elle a prouvé à travers son œuvre qu’elle n’a justement plus rien à prouver. Elle choisit de procéder chronologiquement et chapitrant par grands thèmes, par événements marquants ou par relations importantes. Elle parvient avec subtilité à effectuer sans cesse des allers retours dans le temps (usant de manière fluide les changement de grammaticaux pour nous signifier son présent en 2012 et son passé), afin d’améliorer la compréhension globale, et de rendre compte du phénomène métaphysique du passage du temps et de son emprise sur la mémoire : « L’autobiographie n’est qu’une voie pour mieux penser cette éblouissante épreuve du temps qui s’en va. » (p. 167).

La longueur de l’ouvrage est convaincante ; beaucoup de passages laissent à penser que le contenu a été coupé, les descriptions ne s’allongent pas pour laisser place à une étonnante précision (par exemple les noms et fonctions des personnes et les lieux, hôtels et restaurants sont cités). Sont retracées les grandes étapes de sa vie personnelle, son enfance, mise en parallèle avec son parcours professionnel et ses travaux d’écriture. Le détail est chirurgical, la panoplie de personnages si impressionnante qu’il n’a rien à envier aux grandes épopées familiales, avec ce qu’il faut de tendresse, de diversité, de drames.

Cet ouvrage n’est plus tant un rapport précis d’évènements enchevêtrés qu’une réconciliation avec soi-même, mais sans oublier autrui, car il n’était pas question de blesser qui que ce soit avec cette œuvre. Subtil enjeu de se mettre à nue tout en conservant pudeur et dignité. On comprendra bien que l’écriture est ici la peau de l’âme et pas seulement un moyen de monstration, et bien que l’humilité transperce les pages, celles-ci recèlent des maximes dignes des meilleurs observateurs de la condition humaine, parmi elles, la très poignante, qui n’aurait rien à envier à un Paul Valéry: « Ceux qui craignent l’autobiographie manquent d’humilité. » (p. 167).

Cette autobiographie est aujourd’hui présentée sur pour deux raisons principales. Pour le poignant féminisme dont fait preuve Madeleine Gagnon. Aux débuts où le féminisme était considéré comme une lubie, cette dernière se battait pour défendre les intérêts de la gent féminine. Je ne relèverai pas tous les passages qui en parlent mais ces derniers sont remarquables et sont écrits (voire décrits puisqu’il s’agit de moments vécus) avec une justesse et une sincérité rares. Cet ouvrage a été une superbe découverte. Elle cite d’autres grands noms aux côtés desquels elle a œuvré, parmi eux Annie Leclerc et Hélène Cixous. La seconde raison est le fait que Madeleine Gagnon, après un mariage d’amour sincère et deux enfants, est tombée amoureuse d’une femme avec qui elle vit désormais. Gagnon réussit dans ce livre à allier dévoilement et pudeur, à nous livrer ses sentiments et ses souvenirs sans pour autant tomber dans les travers du voyeurisme, aussi nous confie-t-elle uniquement l’essentiel sans plus nous en dévoiler : elle l’aime Elle. Je vous laisse apprécier ci-après un extrait du superbe texte qui expose comme une lettre ouverte son nouvel amour.

Depuis toujours : Extraits

Je n’avais pas terminé ma phrase. Je n’étais pas prête à dire mon amour pour une femme. J’ai su après coup que cela causait beaucoup de remous à mon âge, cataloguée hétéro depuis toujours, ça devenait insupportable pour plusieurs, y compris chez les plus ouverts, les plus progressistes, les moins homophobes de mes amis. J’ai vu de grands hétéros séducteurs ne plus me parler, certains, même, devenir méchants. À ce que j’ai d’abord senti, puis compris, et mettant bout à bout des bribes de phrases ou de comportements, j’ai vu d’anciens Casanovas qui avaient, sous leurs courtisaneries, refoulé au plus creux d’eux-mêmes une homosexualité qui revenait les hanter tel un fantôme au contact de celle que j’étais devenue. Bien sûr, ils ne le voyaient pas. En plus, je n’étais pas devenue Autre. J’étais la même. C’est-à-dire que, comme nous tous et toutes, j’étais autre depuis toujours.

J’ai vu des femmes déboussolées qui pleuraient et m’aimaient encore plus, disaient-elles. Et je les crois.

J’ai vu des lesbiennes déclarées telles depuis toujours qui m’accueillaient, débordantes d’affection.

J’ai vu des lesbiennes radicales refuser ma compagnie parce que je n’étais pas une vraie, une des leurs depuis longtemps, depuis toujours.

J’ai vu des amis gays me prendre dans leurs bras, me bercer d’amour pour toujours.

J’ai vu des amis écrivains s’intéresser davantage à qui était dans mon lit qu’à ce qu’il y avait dans mon livre.

Et j’ai entendu un ami me dire, c’était Thierry qui est mort trop tôt, me citant Montaigne qui avait énoncé à ses détracteurs cette simple phrase, justifiant son amitié tendre avec La Boétie: « Parce que c’était lui. Parce que c’était moi ».

Parce que c’était elle. Parce que c’était moi.

J’ai perdu des amis et des amies qui ne comprenaient pas cette simple phrase.

Et quand je suis sortie parmi le monde avec Elle, je n’ai jamais autant vu de ma vie des tentatives de division de nous deux. Jamais autant de « triangulations », comme disent à juste titre les psys. Difficile de comprendre et d’analyser toutes ces distorsions, tous ces mystères souterrains. Pour le précieux temps qu’il me reste à vivre, je laisse les énigmes aux énigmes. Je chasse de ma vie les haines, les rejets. Et toutes les forces mortifères.

J’aime.

(page 377)

A propos de Edwine Morin

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Relectrice et Chroniqueuse Occasionnelle. Passionnée par les séries télévisées, elle en dévore depuis des années dans tous les thèmes possibles et ses préférences sont si hétéroclites qu'il est difficile d’en trouver les limites. Romantique dans l’âme, elle a succombé au charme d’I Can’t Think Straight et de Loving Annabelle tout en étant fan du travail de Quentin Tarantino.

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