Du Bout des Doigts de Sarah Waters

Du Bout des Doigts de Sarah Waters

Titre Français : Du Bout des Doigts

Titre Original : Fingersmith

Auteur : Sarah Waters

Date de Sortie : 2002

Nationalité : Britannique

Genre : Roman Contemporain, Roman d'Amour

Nombre de Pages : 750 pages

Éditeur : 10/18

ISBN : 9782264041074

Du Bout des Doigts : Quatrième de Couverture

Héritière moderne de Dickens, mais aussi de Sapho et des Libertins, Sarah Waters nous offre avec Du Bout des Doigts une vision clandestine de l’Angleterre victorienne, un envers du décor où les héroïnes, de mariages secrets en amours interdites, ne se conduisent jamais comme on l’attendrait. Un roman décadent et virtuose.

Londres, 1862. À la veille de ses dix-huit ans, Sue Trinder, l’orpheline de Lant Street, le quartier des voleurs et des receleurs, se voit proposer par un élégant, surnommé Gentleman, d’escroquer une riche héritière. Orpheline elle aussi, cette dernière est élevée dans un lugubre manoir par son oncle, collectionneur de livres d’un genre tout particulier. Enveloppée par une atmosphère saturée de mystère et de passions souterraines, Sue devra déjouer les complots les plus délicieusement cruels, afin de devenir, avec le concours de la belle demoiselle de Briar, une légende parmi les cercles interlopes de la bibliophilie érotique.

Du Bout des Doigts : Avis Personnel

Difficile est la tâche du critique littéraire lorsqu’il s’agit de commenter une œuvre si dense et si brillante.

Commençons donc par ce qui a permis à la plupart d’entre nous de prendre connaissance de ce livre, qui mériterait aussi bien la casquette de chef d’œuvre que celle de best-seller qu’il possède déjà : l’adaptation de la BBC sous forme de téléfilm sous son titre original Fingersmith. Je comprends désormais pourquoi le téléfilm est aussi réussi : devant la qualité de ce roman, il n’aurait pas pu en être autrement.

Sue, orpheline recueillie et élevée par une nourrice du quartier des voleurs de Londres est d’abord présentée comme l’héroïne puisque la narration est prise en charge par ses soins à la première personne. C’est le cas du moins dans la première partie du roman, puisqu’ensuite Maud, l’autre personnage principal, la jeune héritière recluse dans le domaine de son oncle et victime du complot de Sue et Gentleman, s’attèlera à nous raconter son histoire et son point de vue sur le cours des événements. Ce mode narratif est extrêmement riche et original, sur lui repose en outre une grosse partie de l’intrigue. Je n’en dirais pas plus pour conserver le suspense.

Cela dit, en parlant de suspense, j’ai lu ce livre en connaissant par avance le dénouement et l’effet de surprise majeur, et je dois dire que malgré ça j’ai été happée et conquise par cette écriture à la fois fluide et sophistiquée, ces descriptions légères et réalistes qui restituent si justement les différentes ambiances, entre quartiers mal famés, asiles d’aliénés et manoir étouffant. Sarah Waters réussit le tour de force de nous communiquer l’oppression permanente qui tourmente ses personnages tout en nous faisant prendre plaisir à ce voyage extravagant dans une Angleterre sombre et décadente. Autrement dit, l’extrême originalité de ce système narratif et le ficelage complexe de l’histoire ne sont pas les seuls facteurs qui contribuent à l’excellence de ce livre, contrairement à ce qu’aurait pu laisser penser le téléfilm.

Voici donc un ouvrage comme je les aime : de ceux que l’on peut relire au minimum deux fois à la lumière des lectures précédentes qui fournissent un écho infini à des subtilités du texte qui ne cessent de dévoiler de nouveaux sens secrets. Et nous ne pouvons même pas accuser Sarah Waters d’avoir choisi la facilité en posant exprès des zones d’ombres qui nous auraient empêchés de voir venir les événements, comme le font souvent certains mauvais thrillers dont le méchant s’avère être l’arrière-petit-cousin au troisième degré de la tante de la bonne de l’amie de la victime… et qui nous donnent souvent l’impression d’avoir été injustement menés en bateau. Non, ici, les complots sont sous nos yeux, autant qu’ils sont sous ceux de la narratrice. Tout nous est donné pour que l’on comprenne ce qui est en train de se tramer, et malgré cela, tout comme notre pauvre héroïne, nous sommes nous-mêmes piégés par le torrent des informations, des sentiments et des situations. J’ai parfois eu l’impression d’assister à une véritable tragédie grecque avec des héros pris au piège d’un destin ferme et implacable se resserrant comme un étau autour de ses proies, proies dont nous faisons également partie…

Je m’arrête ici car il s’agit là d’un livre dont il y aurait matière à parler encore longtemps. C’est de la bonne littérature, qui ne cède pas une once de terrain à la facilité ni à une romance ennuyeuse et sans relief, il s’agit vraiment d’un roman d’intrigue magistral qui offre à notre vision la naissance d’un amour lesbien aussi inattendu que profond. De ce point de vue là, les deux principaux aspects (l’intrigue d’un côté, et la relation homosexuelle de l’autre) sont si réussis que je considère qu’il n’y a pas d’égal à l’heure actuelle dans la littérature lesbienne, bien que le travail en amont effectué par la romancière permette à cet ouvrage de se transporter largement en dehors de la simple catégorie de la romance saphique.

Livre à mettre entre toutes les mains, surtout entre celles qui n’ont pas l’habitude de lire et qui s’étonneront de se voir finir en un rien de temps ce roman malgré sa taille (et oui, 750 pages ce n’est pas rien, mais c’était le minimum pour produire une œuvre aussi grandiose, que vous dévorerez – croyez-moi – aussi facilement que la page « potins » d’un magasine people, ou plutôt – pour trouver une comparaison plus flatteuse – que les superbes articles du site Univers-L.com).

Du Bout des Doigts : Extraits

Narration prise en charge par Sue Trinder :

« – M. Rivers dit que nous pourrions nous enfuir, à la faveur de la nuit.
– La nuit ! m’exclamai-je.
– Il dit que nous pourrions être mariés dans le secret. Que mon oncle essaierait peut-être ensuite de me ravoir, mais qu’il ne le croit pas. Pas du moment que je serais…, que je serais devenue sa femme.
Elle pâlit en prononçant les mots. Je vis le sang refluer de ses joues, tandis que son regard cherchait la tombe de sa mère.
– Il faut écouter votre cœur, Mademoiselle.
– Je me demande. Malgré tout, je me demande.
– Allez ! Perdre l’homme que vous aimez !
Ses yeux reflétaient une expression si étrange que je repris :
– Vous l’aimez bien, n’est-ce-pas ? […]
Elle ne répondit pas, mais ferma les yeux et frissonna. Je la vis alors joindre les mains et, une fois de plus, caresser l’endroit sur sa paume où, la veille, les lèvres de Gentleman avaient imprimé un baiser.
Mais non, je me trompais. Le geste n’était pas une caresse. Non, elle frottait plutôt. Il ne s’agissait pas de préserver le souvenir du baiser. Elle ressentait l’attouchement comme une brûlure, une démangeaison, une écharde dans sa chair, dont elle aurait voulu effacer la trace.
Elle n’était pas du tout amoureuse de lui. Il lui faisait peur.
Je laissai échapper un hoquet de surprise. Maud ouvrit les yeux et me regarda en face.
– Qu’allez-vous faire ? murmurai-je.
– Que voulez-vous ? demanda-t-elle en frémissant. Il a envie de moi. Il a fait sa demande. Il veut que je sois à lui.
– Vous pourriez… dire non.
Elle battit des paupières, comme si elle n’en croyait pas ses oreilles. Moi non plus. » (Pages 172 – 173)

« Je la sentais toujours aussi tendue, de plus en plus palpitante. Son cœur fit alors une embardée. Je l’entendis aspirer profondément, retenir un instant son haleine avant de se lancer.
– J’aimerais, Sue, que vous me disiez…
Que je lui dise la vérité, voilà la demande à laquelle je m’attendais. Mon cœur s’affola à son tour, je me mis à transpirer, je pensai : « Elle sait tout ! Elle a compris ! » Je faillis ajouter : « Dieu merci ! »
Mais non, ce n’était pas ça. Pas ça du tout. Elle attira à nouveau l’air dans ses poumons et rassembla tout son courage – je le sais, je le sentais – pour poser une question terrible. J’aurais dû me douter de ce qu’elle allait dire. Il y avait bien un mois qu’elle ruminait les mots qui lui échappèrent enfin en se bousculant au portillon :
– J’aimerais que vous me disiez ce que c’est, le devoir d’une épouse. Ce qu’il va falloir que je fasse la nuit de mes noces.
Les mots me firent rougir. Elle aussi, peut être. Il faisait trop noir pour voir. » (Page 191)

A propos de Edwine Morin

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Relectrice et Chroniqueuse Occasionnelle. Passionnée par les séries télévisées, elle en dévore depuis des années dans tous les thèmes possibles et ses préférences sont si hétéroclites qu'il est difficile d’en trouver les limites. Romantique dans l’âme, elle a succombé au charme d’I Can’t Think Straight et de Loving Annabelle tout en étant fan du travail de Quentin Tarantino.

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