La criminelle était-elle une lesbienne ?

Au tournant du XXe siècle, aux États-Unis comme en Europe, les histoires de meurtres commis sur des femmes par leurs « petites amies » défraient la chronique et déclenchent de vifs débats sur la criminalité « homosexuelle ». Elles servent aussi à délégitimer les aspirations à l’égalité politique, à l’autonomie économique et à des alternatives à des vies domestiques bien réglées portées par des femmes vite soupçonnées de vouloir dérégler une société bien ordonnée.

En 1892, à Memphis dans l’État du Tennessee au sud des États-Unis, une affaire polarise toute l’attention et convainc vite l’opinion que l’amour entre femmes est malsain, dangereux et ne peut aboutir qu’à un bain de sang. Découvrons cette histoire et voyons surtout comment elle révèle la construction de nos représentations encore actuelles de la sexualité féminine et l’homosexualité.

Commençons comme les contemporains de cet événement par le récit du crime lui-même. C’est lui qui déclenche l’attention des experts et de la presse grand public. C’est lui qui oblige à caractériser et donc à définir les faits. Difficile de raconter ce qui s’est vraiment passé sans déjà interpréter : il n’y a pas de récit neutre. Le lundi 25 janvier 1892, vers 15h, une jeune fille de 19 ans, Alice Mitchell, va chercher en voiture son amie Lillie Johnson.

Criminelle Lesbienne

Celle-ci est avec son neveu de 6 ans. Elle est bloquée chez elle à cause de la neige depuis plusieurs jours. Quand Alice lui propose une balade en voiture, elle accepte aussitôt et emmène avec elle le petit garçon. Le trio roule dans les rues de Memphis. Alice, la conductrice, passe alors devant la maison de Mrs Kimbrough chez qui les sœurs Freda et Jo Ward demeurent depuis près de 2 semaines. Ces deux sœurs vivaient autrefois à Memphis et étaient les voisines d’Alice, mais depuis que leurs parents ont déménagé, elles vivent désormais le plus clair du temps à Golddust, un petit village riverain du Mississippi éloigné de quelques miles de Memphis. Les deux sœurs sortent justement de la maison de Mrs Kimbrought et s’apprêtent à quitter Memphis et à rentrer chez elles. Alice les suit alors discrètement en voiture et s’arrête à l’embarcadère. Elle descend de voiture, tout comme Lillie et son neveu.  Tandis que, sur un prétexte quelconque, leurs chemins se séparent, Alice décide de suivre à pied les sœurs Ward. Elle est armée d’un rasoir qu’elle avait dans sa poche et elle agresse délibérément Freda Ward dans le cou.

Criminelle Lesbienne

Lorsque Jo Ward réagit et tente de s’interposer, Freda qui n’est encore que blessée essaie de fuir, mais Alice repousse Jo, court après Freda et lui tranche la gorge. Elle laisse alors la jeune fille, qui n’a que 17 ans, mourante sur les voies de chemin de fer pour reprendre son auto en courant. Elle rentre directement chez elle, au 215 Union Square, les vêtements entièrement maculés de sang et raconte tout à sa mère. Tout ? Ce « tout » est ce qu’elle déclare aussi à la police qui vient peu après l’arrêter chez elle : elle était amoureuse de la victime, voulait se marier avec elle et s’enfuir avec elle à Saint-Louis, mais elle avait préféré la voir morte plutôt que de la perdre quand Freda avait mis un terme à leur projet de vie commune.

Il faut imaginer le choc de la bonne société sudiste de Memphis, Tennessee. Les deux jeunes filles appartenaient à la meilleure société et leurs familles étaient respectables et riches. Le crime fait les gros titres de toute la presse qui suit avec passion le procès. C’est ici que commencent la « volonté de savoir » et la « généalogie » du crime.

L’attention se focalise d’abord sur la personnalité de la meurtrière : qui est-elle et comment est-elle devenue ainsi ?

Le 1er août 1892, suite au procès, Alice Mitchell est déclarée folle et elle est internée dans l’un des trois asiles de l’État du Tennessee, à Western State, Bolivar. La jeune fille y « reçoit » un « traitement moral » : de l’exercice, un régime alimentaire équilibré, du travail et quelques amusements adaptés à son rang, à son sexe et à sa race, doivent lui rendre la santé. Des journalistes, tel Edward H. Taylor vinrent lui rendre visite. Ce dernier la décrit en 1893 comme une jeune femme heureuse, souriante, brillante, aimant lire, jouer de la guitare, danser avec les surveillants. Pourtant, en 1898, elle décède brutalement d’une « consomption », un terme flou qui signifie le plus souvent une mort par tuberculose. En fait, certains disent qu’Alice s’est suicidée en se jetant par la fenêtre.

Plusieurs raisons expliquent que les contemporains l’aient déclarée « folle » beaucoup plus que « criminelle passionnée ». La première explication est que l’amour entre femmes est alors défini et conçu comme une maladie, une inversion de la sexualité. C’est une passion dénaturée d’emblée. Alice aurait été trop loin dans son délire chevaleresque et n’aurait pas supporté de perdre l’objet de sa fixation morbide, Freda, qui était alors courtisée par un jeune garçon de Golddust. Pour prouver l’inversion, les médecins expliquent que petite fille, elle préférait jouer aux billes et à la toupie avec son frère Frank plutôt qu’avec ses autres sœurs et qu’à 7 ou 8 ans, elle montait à cru sur les chevaux comme un vrai « garçon manqué ».

La seconde raison qui aggrave son cas tient à son hérédité morbide. Alice J. Mitchell est l’une des plus jeunes filles de George et Isabella Mitchell. Elle est née en 1873. Or, à cette époque, tandis que sa mère, Isabella, la portait dans son ventre, celle-ci aurait montré plusieurs signes de déviance morale et mentale. Les médecins reprochent plusieurs choses à Isabella : elle aurait développé une forte antipathie irraisonnée contre sa sœur pourtant très dévouée. Ce serait un premier signe de « dénaturation ». Elle aurait aussi une forte aversion pour une amie pourtant très affectueuse à son égard. Enfin, elle nourrissait l’idée qu’une de ses belles-filles, âgée de 12 ans, très attachée à ses autres enfants, aurait eu le projet de les assassiner pour l’empêcher d’être proche d’eux. Elle avait fini par la haïr et avoir envie de la tuer pour protéger ses enfants de l’amour jugé pernicieux de sa belle-fille. Mme Mitchell fut ainsi plusieurs fois internée pour être ramenée à de meilleurs sentiments et à une plus juste évaluation des choses, mais Alice aurait hérité de cette « tare » morale et mentale héréditaire. La preuve pour les médecins qui la déclarèrent folle est qu’à l’âge de 4 ou 5 ans, elle ne s’amusait pas à la poupée mais préférait écorcher ou pendre de jolis petits chats. Elle ne pouvait être qu’une criminelle née. Bienvenue dans le monde de Zola et de Cesare Lombroso.

L’histoire pourrait s’arrêter là, sauf que l’affaire ressurgit en 1899 à l’occasion d’un autre meurtre ou plutôt d’une tentative d’assassinat. Cette année-là à Chicago, dans le Nord-Est des États-Unis, Charles Seibert échappe de peu aux coups de Nettie Miller, une ex-amante de sa femme avec qui elle avait vécu près de 14 ans. Les journaux Medicine et Alienist & Neurologist rapprochent les deux cas pour développer la thèse appelée à un grand succès de la lesbienne masculine, agressive et donc criminelle en puissance.

Cette thèse se transforme et se modernise, adaptant de nouveaux concepts et de nouvelles étiquettes aux anciennes histoires censées démontrer la validité de la « science nouvelle ». À la fin des années 1950, le Docteur Cauldwell reprend l’affaire Mitchell-Ward et en « dévoile » les ressorts secrets à la lumière des nouvelles connaissances en matière de psychologie et de sexologie. Freda Ward qui, jusqu’à présent n’avait été qu’une victime, se transforme en lesbienne dominée – une « fem » masochiste, tandis qu’Alice Mitchell se révèle être une lesbienne « butch » sadique. Pour le docteur Cauldwell, la première serait toutefois potentiellement hétérosexuelle alors que la seconde serait doublement et définitivement perverse. Butch/fem, deux étiquettes qui n’apparaissent qu’après la Seconde guerre mondiale aux États-Unis et qui sont totalement anachroniques pour l’époque des faits de 1892. Cette relecture ne colle pas du tout avec ce que raconte le journaliste Edward Taylor en 1893 ni avec les matériaux dont nous disposons, à savoir les lettres que les deux femmes s’échangeaient. Ces dernières semblaient toutefois se torturer l’une l’autre, empêtrées dans une situation qui les dépasse.

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