Qu’est-ce que le lesbianisme radical ?

En ces jours de « retour » du politique au premier plan des préoccupations sociales et médiatiques, « retour » lié par exemple aux premiers débats qui entourent les futures élections présidentielles, pourquoi ne pas en profiter pour faire le point sur une partie de notre passé récent, souvent peu ou mal connu ?

Si nous sommes, en partie, et, pour certaines, des lesbiennes fières de l’être, ce cheminement n’a en soi rien de très évident jusqu’à nos jours. Certains fils de discussion sur le forum en attestent parfaitement.

Les premières réflexions politiques menées par des femmes pour savoir ce que sont les lesbiennes et quelle place elles peuvent occuper dans la société contemporaine ne datent que du début des années 1970 dans des milieux restreints et assez élitistes – ne serait-ce que parce que les termes du débat sont très universitaires et publiés à des tirages assez confidentiels.

Trois textes sont considérés comme fondateurs de la pensée sur les lesbiennes :

– Un article de 1970, intitulé « The Woman Identified Woman », publié par le collectif Radicalesbians. Il se fixait quatre objectifs : tenter de définir pour la première fois politiquement la « lesbienne » (1), de comprendre ce qu’est le lesbianisme en tant que courant politique (2), puis les rapports que les lesbiennes pouvaient nouer avec le féminisme (3) afin d’envisager la rupture comme seule solution possible (4).
Dans ce texte, la lesbienne n’est pas définie d’abord comme une femme qui aime les femmes, mais ainsi : « la lesbienne, c’est la rage de toutes les femmes condensée jusqu’au point d’explosion ». Elle est donc, pour paraphraser un titre de film de Pedro Almodovar, une « femme au bord de la crise de nerf », une femme révoltée qui refuse les rôles sociaux dévolus aux femmes dans une société sexiste. Le lesbianisme peut donc apparaître comme un choix politique : le refus d’une société sexiste par le refus des rôles imposés traditionnellement aux femmes. Dans ce contexte, la lutte pour la maîtrise de son corps ou le libre accès aux moyens de contraception, qui sont des combats importants menés par les féministes, sont jugés trop timorés et ne remettant pas en cause le sexisme de la société.

– Le deuxième texte important de réflexion sur le lesbianisme date de 1971 : Anne Koedt signe un article intitulé « Lesbianism and Feminism ». Elle s’était déjà rendue célèbre en France pour un article qui avait immédiatement été traduit et qui s’appelait « Le mythe de l’orgasme vaginal ». Tout un programme…
Ce deuxième texte reprend en partie les conceptions du premier mais va un cran plus loin. Il fait du lesbianisme le seul moyen politique d’une libération effective des femmes, une avant-garde révolutionnaire qui se traduit par une transgression des codes de la féminité traditionnelle.

– Le dernier texte précurseur du mouvement des lesbiennes radicales est un texte d’Adrienne Rich qui s’appelle « Compulsory Heterosexuality & Lesbian Existence » qui est écrit en 1978. Il fait du sexisme de la société et de l’hétérosexualité pensée comme évidente et obligatoire une véritable institution sociale et politique qui a pour résultat d’occulter les existences lesbiennes, de leur dénier toute possibilité d’exister en les rendant presque impensables. Être lesbienne, c’est donc résister à cette hétérosexualité obligatoire, y compris si l’on n’est pas au sens le plus commun une lesbienne, c’est-à-dire une femme aimant les femmes. Adrienne Rich développe en effet l’idée qu’il existe un « continuum lesbien » de pratiques qui sont perçues comme déviantes à la norme hétérosexuelle, tels que le refus de la maternité, la résistance au mariage, les relations de sororité entre femmes…

Ces trois textes ont en commun de s’intéresser aux lesbiennes, de faire du lesbianisme un « choix politique » de résistance et de libération face à des normes imposées aux femmes dans leur ensemble. Ils s’inscrivent dans le courant plus large du féminisme de la deuxième vague, celui du MLF, tout en faisant des lesbiennes des femmes particulières, des Amazones en première ligne, une avant-garde de combat.

Parallèlement au progrès de la réflexion théorique, la visibilité lesbienne dans le monde politique et militant se renforce en France au début des années 1970.

Les lesbiennes militent d’abord au sein du FHAR (le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire), mais elles s’y sentent rapidement marginalisées en tant que femmes. Le mouvement est très masculin, « phallocrate » et assez misogyne. Un groupe fait rupture au printemps 1971 et se fait appeler les « Gouines rouges ». Le groupe propose un activisme de terrain et distribue des tracts dans les boîtes de Pigalle. Il se rapproche du MLF en 1972 et propose de grands débats sur les thèmes abordés par les trois textes fondateurs évoqués ci-dessus. Les « Gouines rouges » toutefois dépassent la simple réflexion pour passer à l’action dans une logique proche de celle du marxisme, mais avec plus de dérision et d’humour. Elles en appellent en chansons et lors de manifs à une « Internationale des Gouines et des Pédales » et à la destruction de l’ordre bourgeois qui rime avec ordre patriarcal, hétérosexuel et capitaliste : « Nous briserons nos chaînes ; Ne rasons pas les murs ; Aimons-nous au grand jour » (paroles de Marie-Jo Bonnet, membre fondatrice des « Gouines rouges »).

Voici par exemple un appel en chanson à la « Révolution » sur l’air de « La Mauvaise réputation » de Brassens par la militante Françoise d’Eaubonne.

Pourtant, à la fin des années 1970, dans un double contexte de montée en puissance de la gauche socialiste au pouvoir (François Mitterrand est élu Président de la République en 1981) et de progrès de la tendance « Psychanalytique » et « Politique » au sein du mouvement du MLF, le débat entre féministes et lesbiennes s’envenime en France.

En 1980, la philosophe Monique Wittig publie deux articles dans la revue Questions féministes qui amènent à la rupture entre lesbiennes radicales et féministes radicales. Ces deux célèbres articles sont La Pensée straight et On ne naît pas femme. Monique Wittig dépasse alors les trois articles précédents en ce qu’elle sort la lesbienne de son identité de sexe : avec Monique Wittig, la « lesbienne » n’est plus une femme, au sens où une femme n’est pas une identité naturelle, mais une construction sociale et politique qui contraint à souscrire au mariage, à la reproduction, à la maternité, aux obligations physiques et économiques, bref à autant de relations aux hommes que Monique Wittig considère comme un servage. Cela amène un groupe de lesbiennes francophones, aussi bien en France qu’au Québec, à considérer que « l’hétéroféminisme est de la collaboration de classe » et que l’hétérosexualité est une sorte de « régime politique » qu’il faut renverser puis abolir. En 1981 naît ainsi le Front des Lesbiennes Radicales.

Je n’entrerai pas dans l’histoire de ce mouvement qui reste largement à faire et à mener : le format d’un article sur ce site n’y suffirait pas et je n’en ai pas la compétence. Disons simplement que ce mouvement a connu sa grande heure en France dans les années 1980 mais qu’il a souffert et souffre encore de son éparpillement.

Aujourd’hui, en 2011, force est de constater que malgré leurs efforts, les lesbiennes radicales, en France et ailleurs, n’ont pas réussi à ébranler l’hétérosexualité qui reste pour une majorité de personnes non pas perçue comme une norme conçue comme une contrainte imposée mais comme un fait de nature absolument indiscutable (renverrais-je à la polémique sur les nouveaux programmes de SVT ?) .

Les lesbiennes radicales ont reconnu depuis la fin des années 1990 qu’il n’existait pas vraiment d’ « espaces libres » en dehors du patriarcat et qu’il est utopique de se placer ou de se penser en dehors du genre, toutefois, elles continuent à mener des combats très différents qui ont pour point commun de montrer que le système de genres est une construction sociale aliénante qu’il faut continuer à essayer de détruire, d’où des rapprochements avec le mouvement queer (Judith Butler) ou des expérimentations pour montrer que la technique peut manipuler le genre (Beatriz Preciado), entre autres…

Pour en savoir plus :
« Introduction à une histoire du mouvement lesbien en France » par Brigitte Boucheron consultable en ligne ici.

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