The Duke of Burgundy : Interview du réalisateur et scénariste, Peter Strickland

Peter Strickland - The Duke of Burgundy

Interview accordée à Stephen Saito le 20 janvier 2015 pour le site Moveablefest.com

Commençons par une petite digression. Il y a bientôt six ans, j’étais au Fantastic Fest d’Austin où Jess Franco, le réalisateur phare de l’exploitation sexuelle, a reçu tous les honneurs du festival. Il était accompagné de Lina Romay, son premier rôle féminin depuis presque trente ans et à qui il s’était marié un an seulement avant le festival de 2008. Leur lune de miel n’était clairement pas terminée au vu de la passion qui se dégageait de leurs regards. Vous pouvez même sentir cette passion à travers la façon que Franco avait de filmer Romay lorsqu’elle faisait des choses pas très catholiques dans des films tels que La Comtesse Noire ou Les Expériences Érotiques de Frankenstein.

The Duke of Burgundy de Peter Strickland m’a fait penser à ça, non pas qu’il soit un hommage aux escapades sexuelles de Franco, malgré sa nette influence, mais plutôt dans sa façon de narrer une vraie romance plutôt que d’en raconter ses origines. Un peu comme Berberian Sound Studio, le précédent film de Strickland, s’était inspiré du genre du giallo mais explorait une facette différente de l’horreur.

Je vous raconte ça puisque ce serait un crime de vous raconter plus en détail l’histoire de The Duke of Burgundy. Strickland y évoque de manière diabolique et intelligente l’exploration de l’amour et de toutes ses complications à travers l’histoire de Cynthia (Sidse Babett Knudsen) et Evelyn (Chiara D’Anna), deux flâneuses qui vivent dans une villa européenne à l’abri des regards et passent leur temps à s’occuper d’une collection de papillons rares et à prendre soin l’une de l’autre. Se prélassant dans la décadence et le paradoxe des productions softs à petit budget des années soixante et soixante-dix, lorsque les réalisateurs et producteurs aspiraient à une excitation différente, le film parodie à la perfection la nature ridicule des films d’exploitation sexuelle tout en accomplissant ce qu’ils ne pouvaient faire en se prenant au sérieux : il évoque la passion au lieu de se contenter de scènes d’amour gratuites.

Après sa première au AFI Fest de Los Angeles en automne, Strickland m’a parlé du fait de dépasser ses influences, de pourquoi il est préférable d’être aussi extrême que possible dans l’écriture d’un scénario et de la découverte qu’il n’est pas forcément nécessaire de souffrir pour faire de l’art, même en réalisant un film sur le sadomasochisme.

Au début tous vos films semblent appartenir à un certain genre, à une certaine époque, puis ils évoluent vers quelque chose de totalement différent. Avez-vous besoin d’un point de référence pour créer vos films ?

C’est une bonne question parce que c’est vrai que c’est quelque chose que j’ai fait pour mes trois films, mais pour celui-ci, pour une fois je voulais mettre ça de côté et voir si je pouvais ignorer mes références. Je ne veux pas juste faire ce genre de films, puis celui-ci, celui-là. Je veux essayer de mettre ça de côté et voir ce qu’il se passe. Dieu seul connait le résultat, mais je veux essayer.

Lorsque vous avez décidé de vous attaquer à l’exploitation sexuelle, est-ce qu’une histoire d’amour vous est naturellement apparue ?

Ce que j’aime dans [le genre de l’exploitation sexuelle] c’est que les films ne sont quasiment pas connus du grand public, ou alors ils sont connus et ont mauvaise réputation, sont méprisés. Ce n’est pas à cause de la violence, on peut toujours trouver de la violence n’importe où, mais c’est juste que le sexe est toujours un peu honteux au cinéma, donc ces films sont mis dans un coin. Ce qui est intéressant dans le genre de l’exploitation sexuelle c’est, qu’à mon avis, les producteurs – Radley Metzger, Just Jaeckin, etc. – ne s’intéressent qu’au sexe. Ils s’emballent et vous avez six, sept, huit scènes [de sexe] sans qu’ils ne se préoccupent du reste, ils se fichent du reste. C’est ce que j’ai trouvé intéressant. Les [réalisateurs] peuvent faire ce qu’ils veulent ; ou alors peut-être qu’ils ne font pas attention et qu’on leur fait tout le boulot, ce qui est très intéressant également. Dans le fond, on peut vraiment s’en inspirer.

[Jess] Franco a fait des films très mauvais. Je ne vais pas les défendre, surtout pas les films de prisons, mais les trucs du début des années soixante-dix sont vraiment poétiques. Je ne sais pas si c’est intentionnel ou non mais il a vraiment trouvé quelque chose d’unique que je n’ai vu nulle part ailleurs. Mon film n’a rien à voir avec Franco. Tout a commencé en prenant quelques éléments évidents : le sadomasochisme, les lesbiennes et quelques trucs fantastiques, puis j’ai placé ces éléments dans un contexte très domestique. Je voulais que ce soit un film très tendre, sur l’amour. J’espère que je ne pousse pas le public à croire que ça devient de plus en plus noir au fur et à mesure du film. C’est noir parfois, mais cela a toujours à voir avec le consentement et la tendresse. Quand est-ce que l’intimidation s’installe ? Vous persuadez quelqu’un de faire quelque chose qu’il ne veut pas, par exemple — même si cela peut paraître un peu extrême — l’urine ou toute autre chose que l’un des deux partenaires trouve répugnantes. Il ne veut pas le faire, mais il le fait, et bien souvent il ne le fait même pas sous la contrainte. Il est dans la nature humaine de faire des choses que l’on n’apprécie pas pour quelqu’un d’autre, juste pour ce bonheur par procuration : vous voulez que l’autre soit heureux. Mais qu’en est-il lorsque l’échange est à sens unique ? C’est cela qui m’intéresse. Si les deux [partenaires] entraient dans le jeu, cela ne m’intéresserait pas autant.

En réalité, vous ne nous en dites pas trop sur l’histoire de la relation entre Cynthia et Evelyn, ce qui est plutôt rafraîchissant, mais avez-vous pensé à le faire ?

Je ne voulais pas qu’il y ait un quelconque passé psychologique sur les raisons des désirs de Cynthia. Dans beaucoup de ces films, lorsqu’un personnage a des besoins sexuels non conventionnels cela remonte toujours à son enfance ou quelque chose du genre. Ce n’est pas pertinent, je m’en fiche de ces raisons. Entrons dans le vif du sujet, ce sont les dynamiques qui m’intéressent. Ce n’est pas un film sur le pourquoi du comment du film. [Elles ont] des besoins différents, et parce qu’elles s’aiment, elles traversent beaucoup de choses.

Vous avez travaillé précédemment avec Chiara dans Berberian Sound Studio, mais Sidse est nouvelle dans l’équipe. Est-ce que vous avez fait des tests d’alchimie pour trouver ce couple ?

Oui, nous avons fait des lectures pour évaluer l’alchimie qui se dégageait entre les actrices. Nous nous sommes tous rassemblés. Chiara était là dès le début alors que Sidse est arrivée assez tard : Shaheen Bake, notre directrice de casting, me l’avait recommandée et lorsqu’elle me dit que quelqu’un est bon, je la crois sur parole. C’est difficile de trouver des quadragénaires partants pour retirer leurs vêtements. C’était un gros risque pour elle, tout particulièrement après avoir fait Borgen, une femme au pouvoir où elle a acquis une certaine image. Tout à coup, elle passe de première Ministre danoise à ces jeux bizarres. Elle a été très courageuse en faisant ça. Elle a énormément en elle et elle peut exprimer tout son potentiel sans dire un mot. Cela prend du temps de trouver la bonne personne, particulièrement une fois les quarante ans passés.

Vous avez dit que le scénario de base était plus extrême que celui que vous avez tourné afin de pouvoir retirer certains passages. En quoi est-ce utile ?

C’est juste un truc pas mal à faire avec les acteurs. Il n’y a rien de pire pour un acteur qu’un réalisateur lui disant [nonchalamment] « Tiens, est-ce que tu pourrais enlever ton pantalon ? ». C’est toujours mieux pour eux que ce soit moins pire que ce qu’ils s’étaient imaginé. J’essaye toujours de rendre ça plus impressionnant sur le papier, comme ça, au pire, [je peux leur dire] « Eh, c’est dans le scénario, tu l’as lu », et puis, quand je les rencontre ça m’évite d’avoir à poser des questions gênantes. Nous n’avons pas besoin d’en parler. S’ils disent oui, il est clair pour eux qu’ils feront ce qui est écrit dans le scénario.

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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