Interview accordée à Ursula Del Aguila le 01 Juin 2010 pour le site Têtue.com
Wendy, Tu as dirigé le casting, as-tu des anecdotes croustillantes à raconter?
Wendy : On avait envie d’un Thelma et Louise mais à plusieurs, et qui se finisse bien. Les aléas divers du casting furent de trouver des filles de différents pays qui soient dispo 4 semaines pour voyager, créer, s’épuiser et travailler ensemble en gagnant assez peu d’argent. Des filles qui soient intéressantes, qui aient l’expérience de partir en tournée, qui soient porteuses d’un discours intéressant sur la création et la sexualité. Ça nécessitait un véritable engagement de chacune, croire au projet, se débrouiller logistiquement et financièrement, pour libérer ces 4 semaines de tournée et de tournage. Emilie, Ena, et moi avons travaillé durant un an pour organiser, booker et financer cette tournée pour ce film. Je voulais vraiment un show interdisciplinaire, qui mêle différents genres artistiques et de discours et qui mixe les codes du burlesque, du performance art, du spoken word, du chant, de la danse, le tout avec une portée politique, le corps des femmes réapproprié, puissant, célébré…
Et on voulait avant tout des filles de talent, et surtout de différents pays. Chacune m’avait touchée, à sa façon, à travers sa façon d’être et de créer. Je parlais des filles à Emilie qui a étudié le parcours de chacune d’entre elle, parce que pour le film, il lui fallait une idée des personnages, de la dynamique possible entre nous. On se demandait si les filles allaient s’entendre… On a parcouru plus de 5000 km en 4 semaines, 7 filles dans un van, on dormait, mangeait, créait, riait, parlait, pleurait ensemble, et plus que ça… au final non seulement les filles se sont entendues, mais elles sont maintenant amies (elles ne se connaissaient pas toutes avant de partir en tournée) et on a vu la complicité et même le désir grandir entre elles au fil du voyage.
Vous montrez bien toutes, et cela m’a fait penser à Dorothy Allison qui en parle si bien dans Peau, lors de vos discussions politico-sexuelles que la scène des phantasmes n’a rien à voir avec le politiquement correct -lesbien -ou pas d’ailleurs-.. Notamment le désir d’être un peu violentée ou bousculée… Ce que tu explores d’ailleurs dans In-Soumises recueil de nouvelles que tu viens d’éditer à la Musardine…
Wendy : Je suis en plein dans ce questionnement à nouveau… avec la rédaction d’un guide sur le fantasme. L’idée je crois c’est de comprendre qu’il est difficile d’échapper à (et de fantasmer en dehors de) la cage mentale que le patriarcat et des siècles de domination ont construit pour nous. Alors être féministe, vouloir l’égalité entre les sexes et l’abolition des rapports de domination sociale, c’est a priori incompatible avec des fantasmes sexuels de soumission, etc. Partant de là, on peut se ronger les sangs et se culpabiliser (en tant que femmes on sait très bien faire, la culpabilité, on est éduquées pour ça…) ou bien assumer que oui, nos fantasmes reflètent parfois un système pourri, et considérer qu’une première étape pour se sortir de la disjonction cognitive que ça crée, suppose de faire la différence entre le fantasme, les jeux sexuels (entre adultes consentants), et notre comportement dans la société, en famille, dans nos relations au quotidien. Maintenir cette lucidité suppose un travail permanent sur soi. On m’a souvent dit (et reproché) que les dynamiques butch/fem par exemple ou les jeux S/M reproduisaient le système patriarcal et la domination sociale. J’ai toujours dit “non, il faut faire la différence entre le jeu et la réalité”. Mais parfois les dynamiques de pouvoir débordent l’espace du jeu. Il faut rester alerte. Consciente. Savoir se remettre en cause dans une relation. Savoir dire à notre partenaire ce qui nous pose souci. Sans se priver de ce qui nous excite. Sans se laisser tarauder par la honte de fantasmer de façon politiquement incorrecte.
Il y a quelques années, tu étais plus centrée sur le combat des trans FTM, tu sembles être plus tournée vers les fem/femmes aujourd’hui et la Soul sisterhood…
Wendy : Je ne veux pas privilégier un combat par rapport à un autre. On oppose trop souvent les combats trans et les combats lesbiens. Comme si on se menaçait les un-es les autres. On oublie trop souvent ce qui nous rassemble. Il y a deux lesbiennes qui se sont faites tabasser cette semaine près du canal de l’Ourcq. Un de nos amis trans s’est fait tabasser à Paris dans le métro pendant la tournée. Ce qui est vrai, c’est que la dynamique de travail entre filles a été très importante dans ma vie ces dernières années. Avec Emilie, avec Louise, avec Judy, avec des filles de Berlin, de San Francisco, avec les Kisses Cause Trouble… ça n’est pas forcément facile de travailler entre filles, on n’est a priori pas élevées pour être solidaires mais pour se faire concurrence. ça m’a beaucoup appris. D’erreurs en engagements, d’enthousiasmes en déceptions, j’ai pu comprendre à quel point la haine de soi en tant que femme peut être une barrière pour lier des liens durables et pérennes avec d’autres femmes. Je voulais qu’on puisse montrer des femmes qui créent, voyagent et travaillent ensemble, de façon indépendante, sans moyens financiers mais avec énergie et détermination. Et qui se désirent.
Tu as quitté Paris pour Berlin, à cause de ta célébrité, du gouvernement ?
Wendy : Je pense que le gouvernement du Président Sarkozy a fait fuir beaucoup de gens de France, et en a chassé beaucoup. Mais j’avais ce projet de vivre à Berlin surtout parce que j’avais besoin de retrouver cette ville, de renouer avec quelque chose du passé. Une certaine candeur, une mélancolie liée à un idéalisme. J’ai connu Berlin voici 9 ans. Y retourner maintenant c’est un peu comme de retrouver une ancienne amante punk qui serait devenue bobo. Elle a troqué sa crête rose et ses fanzines polycopiés à l’arrache contre des escarpins vintage et un mac book. Mais avec son mac book elle écrit des romans. La ville reste dense, vibrante, inspirante, et très mélancolique. C’est un peu ce qui m’est arrivé entre 18 et 30 ans, je suis passée du look “heavy metal no future” à celui de pin-up. Je pensais qu’on pouvait faire la révolution en doc martens aussi bien qu’en talons hauts.
J’y suis pour respirer, continuer d’écrire. Caresser les pavés et les murs encore à vif de Kreuzberg, avant que la ville devienne toute lisse et propre, liftée et sans aspérités, comme une pin up sur papier glacé.
Tu dis à un moment donné qu’il est important de montrer que le vagin, ce n’est pas “sacré”, it’s not “a big deal”, faut arrêter d’en faire quelque chose de sacré. Certes, mais je persiste à croire qu’un vagin, ce n’est pas un pied, ou une main, ou en d’autres termes, ce n’est pas un espace dénué de magie, et ce n’est pas un espace neutre ou qu’on peut neutraliser…
Wendy : Il ne s’agit pas de le neutraliser. Mais de réfléchir sur ce qui participe de la honte et du sacré. Le sacré c’est un peu le revers de la honte. Le sexe enfoui, le sexe sale, le sexe sacré, les portes du paradis, le gouffre de la honte… le sexe féminin est toutes ces choses extrêmes. Jamais “juste” un sexe. Il y a tellement de femmes qui ont honte de leur sexe. Qui le trouvent laid. Je trouve super que Laurence Chanfro ait pris une grande diversité de sexes féminins en photo pour son travail artistique. On ne voit pas assez de sexes. Du coup on croit souvent que notre sexe n’est pas “normal” ou pas “joli”. On croit toujours que ce lieu infiniment précieux doit aussi être infiniment ravissant, et sacré, bien symétrique, pas trop fripé, pas trop odorant, etc. Des chattes, il y en a pourtant de toutes les couleurs, tailles, formes, etc. Pourquoi en faire quelque chose de sacré ? De plus sacré que nos visages ? Nos organes génitaux sont-ils plus indécents que nos émotions ?
Interview Originale sur le site Têtue.com
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