Interview de la romancière Cy Jung

Cy Jung

Interview accordée à Isabelle B. Price pour le site Univers-L.com le 29 Avril 2013

Vous êtes l’une des auteures lesbiennes les plus prolifiques. Quand et pourquoi avez-vous commencé à écrire des histoires avec des personnages lesbiens ?

C’était au siècle dernier… J’aime bien l’idée de vivre sur deux siècles. Trois, ce serait de la gourmandise !

En ce temps-là, donc, on se souvenait encore que notre désir n’était pas étranger à la drague en milieu interlope, que la « chasse aux homos » faisait de nombreuses victimes, que l’homosexualité était, récemment encore, une cause de déportation, un délit, une maladie mentale, un « douloureux problème », un secret à partager entre amis choisis. On savait que la liberté se gagne aussi à coups de poing et l’on frémissait (de peur ou d’excitation) à l’idée de fréquenter un membre d’un commando antifasciste. On savait que la droite était réactionnaire et la gauche progressiste, que l’oppression des femmes était l’antichambre de celle des homosexuels. On savait que la convergence des luttes était la seule issue. On savait que l’institution du mariage, loin de sanctifier l’amour, organisait l’assujettissement des femmes et le travail gratuit. Et l’on savait que la subversion serait notre joie de vivre.

Alors, quand j’ai commencé à écrire, mes personnages, forcément, étaient lesbiens, heureux, jouisseurs et fiers. Forcément.

Récemment dans une critique pour le court-métrage Straight and Narrow, votre roman Hétéro par-ci, homo par le rat a été cité. Que ressentez-vous à l’idée que votre travail serve ainsi de référence plus de dix ans après sa sortie ?

Presque quinze ans même… Toujours au siècle dernier !

Je suis très fière que ce roman, qui demeure d’une cruelle actualité, soit encore lu, et un peu entendu. Et je vous remercie de cette référence. Elle me donne l’espoir que la roue tourne et que l’homosexualité reprenne son rôle subversif dans le champ politique. La subversion n’est pas l’ennemie de l’amour, ou du romantisme ! Bien au contraire. Parce qu’elle nous rend acteur de nos vies, elle nous redonne goût au désir. Et qu’est-ce que la vie sans désir ? Qu’est-ce que l’amour sans désir ? L’édulcorant de la pièce montée ?

Aujourd’hui, avec le recul, pouvez-vous nous dire le titre de votre roman qui s’est le mieux vendu et celui dont on vous parle le plus ? Comment pouvez-vous expliquer son succès ?

Once upon a poulette tient toujours le haut du pavé. Ce roman est arrivé à un moment où il n’existait que très peu de représentations de la sexualité lesbienne. Il reste, à ce titre, une référence.

Vous avez un site Internet, une page Facebook, vous êtes très active sur les réseaux sociaux et l’Internet en général. Cela vous permet-il d’être plus proche de votre public ?

Cela me permet de communiquer plus rapidement sans forcément plus de proximité. Internet est un média, et je trouve le terme de « réseau social » assez usurpé. Il tend à nous faire croire que le contenant et le contenu ne font qu’un. De là à considérer que la vie réelle est sur le Net, il n’y a qu’un pas que beaucoup franchissent au point souvent d’y perdre la distance nécessaire à la réflexion et à l’équilibre personnel.

Je participe donc à un maximum de manifestations, militantes ou culturelles, pour que l’on se parle, que l’on se touche, et que l’on « fasse ensemble ». Je ne connais pas d’autres moyens de se rencontrer que le « faire ensemble ». Et quand j’anime des ateliers d’écriture, par exemple, l’ « écrire ensemble » est toujours une telle émotion ! J’en redemande.

Vous écrivez très régulièrement des nouvelles que vous proposez en libre accès sur votre site. Pourquoi avoir privilégié ce format et cet accès gratuit ?

Internet est un merveilleux outil pour écrire : il permet, en quelques clics, de mettre en ligne n’importe quel texte et espérer être lu. C’est sa force… et un sacré danger ! Vous aurez remarqué que je numérote mes nouvelles en « versions » : et que je précise dans leur présentation qu’elles ne sont que des esquisses. C’est parce qu’il me paraît essentiel de distinguer une édition papier, travaillée sur de longs mois, avec de nombreux interlocuteurs, d’une publication en ligne qu’il est possible de partager dès la première écriture. J’essaie de travailler proprement et tout ce que je publie en ligne a été longuement ouvré. Pour ces nouvelles, je me suis donné un délai d’un mois par texte. Cela peut sembler long. C’est le prix d’un minimum de qualité, au moins pour moi.

Quant à la gratuité… Qui accepterait de payer pour lire un brouillon ?

Avez-vous des retours de lecteurs sur vos écrits en ligne ? Quelles questions ou réflexions reviennent le plus souvent ?

Eh bien ! non. Je n’ai aucun retour, hormis de personnes proches. Et je n’en suis pas si étonnée. On attend tous d’un écrivain qu’il nous propose un produit fini, quelque chose qu’on lit et c’est tout. On aime. On n’aime pas. Pourquoi irions-nous le lui dire ? Quand je suis lectrice, c’est en tout cas ma position. J’ai donc fait une erreur en pensant que cette forme d’échange serait possible. Je n’exclus pas qu’elle le soit, à un moment donné, avec une personne en particulier. Je verrai bien.

Cela dit, j’ai toujours autant de lectrices et de lecteurs qui m’écrivent, commentent mes blogs, ou ma page Facebook. Au travers de ces échanges, se glissent des petits quelques choses sur mon travail. C’est toujours très gentil. Et j’en suis touchée.

Pourquoi avoir choisi de suivre le personnage d’Eunice dans plusieurs nouvelles ? Est-ce bien le même personnage d’ailleurs ?

Eunice ne fait pas partie des personnages que l’on choisit. Elle s’impose à l’écriture. Je n’en sais guère plus que vous sur elle. Elle est si… si… Vous ne trouvez pas ? Alors, je suis comme vous. J’espère qu’on la reverra bientôt, qu’elle nous fera rire, pleurer, penser, aimer… et tous ces verbes qui sont notre humanité. J’aime l’écriture qui vise l’humanité. L’histoire m’est de plus en plus un prétexte… au texte, et le texte à la personne. Chacune de ces nouvelles est un portrait, souvent sans concession, mais si chargé d’amour. Quand je vous dis que la subversion mène à l’amour… Cela vaut aussi pour l’écriture.

Vous pratiquez le judo depuis de nombreuses années, non ? N’avez-vous jamais voulu faire d’un personnage de roman (autre qu’Eunice) une championne de judo ?

Je suis encore un bébé judoka. J’ai découvert ce sport il y a quatre ans et je me régale. J’apprends autant à tomber qu’à tenir debout, trouver l’équilibre, travailler le geste juste. Et Eunice est en effet mon premier personnage judoka. Il y en aura forcément d’autres. À quelle occasion ? Je ne sais pas encore.

L’année dernière vous avez participé au Week-End Girls Only. Pensez-vous y retourner cette année ?

J’ai ouï dire qu’Univers-L n’y sera pas… Sans vous, la fête serait gâchée.

Question d’actualité, que pensez-vous du climat actuel en France autour de la question du « mariage pour tous » ?

L’homophobie n’est pas une posture psychique personnelle, ou très rarement. L’homophobie est le produit d’une pensée politique qui considère que l’orientation sexuelle génère chez les personnes des « différences naturelles » qui rendent légitime la discrimination. Sur ce point, le texte Famille et société de la Conférence des évêques de France est très clair. Il prend trois exemples pour sa démonstration : le sexe, l’orientation sexuelle et la couleur de peau, construisant ainsi une pensée sexiste, homophobe et raciste.

On a eu tort de réduire la droite à une posture « bling-bling », reléguant au Front national les idées extrêmes et considérant que la société française, une fois connectée à Internet, était majoritairement progressiste. Non, la France est pays de droite et la droite est conservatrice et réactionnaire. C’est sa pensée politique. C’est son projet politique : promouvoir un ordre social fondé sur les discriminations et l’exploitation.

Je ne suis donc pas étonnée du climat de ces six derniers mois. La stupéfaction de certains devant le regain des expressions homophobes me surprend plus. La gauche doit retrouver sa volonté de « changer la vie », et les homosexuels aussi. Ce qui fera reculer l’homophobie, c’est une rupture idéologique avec le système capitaliste (et son plus bel allié, le patriarcat), un changement radical de perspective économique, donc sociale, vers la décroissance et la fin de toutes les oppressions. Ce n’est pas pour demain, je le crains. Mais cela ne m’empêche pas d’y croire, et de militer pour.

Participerez-vous à la Gay Pride de Paris cette année ? Que représente ce défilé pour vous ?

Je participe toujours à la Gay Pride, quel qu’en soit le mot d’ordre. Parce que je suis fière d’être homosexuelle. Cette raison me suffit. Et cette fierté, comme tous mes engagements, me porte.

Quelle est votre position par rapport au catholicisme, à l’Église avec un grand E. et les religions dans leur globalité ?

Je précise que vous me posez la question car vous me savez membre de David et Jonathan, mouvement homosexuel chrétien, moi qui suis incrédule et militante anticléricale. Cela peut sembler paradoxal. C’est loin de l’être. Je me bats contre les Églises, les religions et leurs chapelles comme je me bats contre toutes les institutions parce qu’elles sont par nature sclérosantes et liberticides. Et je me bats particulièrement contre l’Église catholique, dont les positions sur le sida, comme sur l’homosexualité, sont criminelles et réactionnaires.

Cela ne m’empêche pas d’avoir beaucoup d’affinité avec les adhérents de David et Jonathan dont je partage les valeurs d’humanité et de bienveillance. Leur foi me touche et dit quelque chose de moi que j’exprime encore fort mal. Elle vient se cogner à l’idée que j’ai du spirituel. J’ai écrit un roman dont vous pouvez lire les Feuillets en ligne où j’essaie d’exprimer mes interrogations sur Dieu, la joie, l’amour. Ces réflexions font aussi partie de mon équilibre.

Un sujet particulier que vous voudriez partager ou dont vous voudriez parler avec nos lectrices ?

Je cherche une fille, dans mes âges (je fête cette année mon jubilé), qui, loin d’avoir été effrayée à la lecture de cette interview, souhaite, à l’instar de Jeanne et Zoé dans Once upon a poulette, « réinventer l’amour » en mode libertaire, romantique et décroissant. C’est possible de passer une petite annonce ?

Merci à vous toutes pour ces quinze années de rencontre, de partage, et d’échanges. Et merci à Univers-L qui nous donne tant de visibilité. À très bientôt, sur la toile… et sur le métier à tisser la vie !

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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