The Watermelon Woman : Interview de la scénariste et réalisatrice Cheryl Dunye

The Watermelon Woman : Interview de la scénariste et réalisatrice Cheryl Dunye

Interview accordée le 12 Avril 1997 à T. Haslett et N. Abiaka pour le Site Black Cultural Studies Web Site Collective

Trouvez-vous que le projet de construction d’une institution autonome des arts noirs est important ? Si oui, comment peut-on envisager qu’un tel projet se détache des modèles masculins historiques nationalistes et culturels noirs ?

C’est une question à laquelle il est dur de répondre de manière simple. Je pense que le film apporte beaucoup de choses. Il aborde quelques problèmes, qui, je pense, existent dans les structures dont vous me parlez. Les concepts de communauté noire, de mouvement de prise de pouvoir noir, de féminisme, ou de mouvement noir, sont basés sur l’existence de diversité et sur le fait que le seul type de construction que l’on ait besoin de réaliser, est de reconnaître cette diversité et d’avancer. Et après ? On va vraiment rester dispersés comme ça ? On va vraiment rester là où nos croyances – où ce grâce à quoi nous nous sentons puissants ou impuissants – furent détruites ? J’ai vraiment l’impression que The Watermelon Woman permet de combler certaines de ces destructions. J’ai mis ma vie entre parenthèses ces quatre dernières années, et j’aurais espéré que davantage de personnes progressistes et de communautés, du genre politiques identitaires ou politiques raciales, le fassent également pour le film, ou bien aident ou soutiennent le film. Mais ils ne l’ont pas fait. Il reste donc beaucoup de chemin à faire. Les gens qui ont vu le film le savent, et je pense vraiment que ce film les a touchés en les reconnectant avec le vrai passé et l’Histoire ; et qu’il les a poussés dans le présent ainsi que dans le futur. Avant la fin du film ça vous revient que The Watermelon Woman est une fiction, que j’ai tout inventé. Ce qu’il signifie qu’il vous faut agir. Je vois, et j’ai vu, dans le circuit des festivals qu’il y a peu de longs-métrages noirs et gays progressistes qui font ça. Même s’il est vrai que, d’un autre côté, l’on voit tous que le genre de travail noir qui sort ici c’est, vous savez, Booty Call, BAPs. Ils ont tellement de succès qu’au moins il y a une existence du cinéma noir maintenant.
Au moins The Watermelon Woman l’a fait ici.

Exact, ce qui est très important. Je voulais juste vous demander, qui fut le distributeur du film, je n’en étais pas sûre ?

First Run Features – leur numéro de téléphone est le 212-243-0600 – en fait c’est une petite et vieille école collective de films qui évolue avec son temps, tout comme l’organisation Women Make Movies, le sponsor fiscal du film, qui fait ce genre de travail depuis à peu près vingt-cinq ans maintenant. Je suis fière d’être un des longs-métrages First Run récemment distribués parmi le « Jones » des films indépendants à travers le monde. Ils ont une collection de vidéos merveilleuse, et je suis très excitée à l’idée d’avoir une très bonne distribution de ce projet parce que beaucoup de gens n’ont pas vu le film à cause des puissances en place et des trucs comme ça.

C’est sûr. J’ai bien peur de faire partie de ces gens qui ont dû attendre avant de le voir.

Oui, il arrive… Je serais au Women Film Festival le 26 à Boston.

Oh génial ! C’est bon à savoir. Merci mon Dieu. Je me demandais…

Il y aura une grosse affiche le 26 et le 27 avec Debbie Zimmerman de Women Make Movies, et quelques autres réalisatrices donc…

Ah, ok. Ce sera génial. C’est génial d’entendre ça… on l’attendait depuis si longtemps et on regardait sur Internet, on le trouvait au Festival de films de Berlin, mais on n’a jamais vraiment pu le suivre. Vous savez, j’ai vu beaucoup de vos autres travaux. J’irai au Third World Newsreel et verrai quelques trucs que vous avez fait là-bas.

Voici encore l’une de ces questions très scolaires…par rapport aux identifications, aux identités, et aux subjectivités, pensez-vous qu’une étiquette telle que « réalisatrice lesbienne noire » en est une réduction essentielle ou oppositionnelle, ou bien pensez-vous que c’est une différenciation injuste ?

Dans un sens j’ai changé d’avis. Je suis passée de l’embrassement de cela comme quelque chose provoquant une puissance totale, à essayer de me rebeller contre cela pour juste m’attribuer la dénomination d’artiste. Et puis, finalement, je suis revenue à ce que je pensais avant, parce qu’il y a une certaine quantité d’étiquetages et de stéréotypes avec laquelle notre culture vit et dont elle a besoin. L’étiquetage nous aide à faire fi des liens culturels comme la classe. Aucune de ces étiquettes ne dit d’où je viens économiquement parlant. Si seulement cela pouvait diriger les gens vers cette bataille, qui est, je pense, la plus grosse et la plus flippante bataille qui nous est livrée à tous, ou bien même juste nous aider à mobiliser des gens autour de ce genre de lutte.
Je pense que toutes ces étiquettes, dont le film parle et auxquelles il rend hommage, ont toutes ces questions…qu’est-ce que la communauté noire ? Qu’est-ce que la communauté lesbienne ? Qu’est-ce même que la communauté de réalisateurs ? Et ici, cela est regroupé au sein d’une seule et même personne : qu’est-ce que cela signifie ?
Au-delà du film, au-delà des étiquettes, moi en tant que personne, et le projet lui-même parlons vrai en quelque sorte, et tout est lié. Cela n’annule rien. D’une certaine façon, parfois c’est une bonne chose et parfois non, vous voyez ce que je veux dire ? Dans un sens cela prend en compte l’identification du public qui devrait exister au sein de ces communautés de race ou de sexualité, c’est-à-dire la gestion des problèmes de sexualité pour la communauté noire et la gestion des questions raciales pour la communauté lesbienne.
Le film a dû s’auto-étiqueter afin de pouvoir travailler sur ces sujets. Pour une vielle école c’est un peu comme un bouleversement. Et ça fonctionne un peu. La chose que je soutiens est le fait d’être appelée « lesbienne noire » dans un contexte d’industrie plus hollywoodienne, et de voir, dans la même phrase, le nom de Woopi Goldberg mentionné pour Boys on the Side et le nom de Queen Latifah mentionné pour Set It Off, et avoir, là, une critique du pléthore ou non-pléthore d’images de lesbiennes noires. Quand avons-nous pu déjà dire cela avant ?

C’est juste une période où des gens se font affamer de représentations de…

Des gens se font ? En gros (rires) et je pense que c’est ce que The Watermelon Woman fait, il dit que vous pouvez également avoir votre propre Watermelon Woman, et que vous avez votre propre Watermelon Woman . Vous devez le reconnaitre et aller de l’avant.

Je voulais vous interroger sur votre représentation très crue du sexe lesbien dans She Don’t Fade. Selon vous, ce film privilégie-t-il un public lesbien noir ? Peut-il être interprété comme un regard voyeuriste du point de vue d’un autre spectateur ?

Eh bien, une fois que vous sortez un travail, particulièrement dans le sens des sorties théâtrales, vous n’avez aucun contrôle sur qui le regarde et ce qu’il en retient. Le film (The Watermelon Woman) parle de la complexité des désirs des lesbiennes noires et de l’importance du désir racial comme thème. Exactement comme ma meilleure amie dans le film, Tamara, jouée par Valerie Walker, qui est une lesbienne noire qui regarde un porno noir. Son personnage est une lesbienne pleine d’entrain et conservatrice qui sort avec une magnifique femme noire, mais elle continue de flirter à côté. Nous parlons de la complexité qu’il y a dedans, donc l’étiquetage, la construction d’un public, et l’accès pour la communauté, mais j’espère que cela ira plus loin.
Je fais deux choses à la fois.
Je satisfais les publics autour desquels et pour lesquels j’ai fait le film, je mets en lumière la communauté de production culturelle grâce au soutien de qui j’ai pu faire le film, son inspiration, son talent, et son écriture pendant toutes ces années. Et puis, je forge les esprits des gens qui ne savent pas qu’il y a un monde comme cela et que d’autres gens existent, des gens juste comme vous et moi, peu importe le type de spectateur considéré. C’est un peu flippant dans un sens, comme, par exemple, le spectateur masculin blanc qui arrive à la fin et, vous savez, qui dit qu’il « aime cette scène de sexe », au point de voir des lesbiennes noires silencieuses autour, qui ne disent rien.
C’est tellement complexe d’avoir une scène de sexe qui, tout en ayant la Dotation Nationale pour les Arts, est attaquée par les droits chrétiens et le congrès… Le referais-je ? Je ne sais pas. Mais la sexualité a vraiment eu un rôle dans ma vie, ou la vie que j’ai choisi de mener, comment puis-je le cacher ou le rendre invisible ? Ce n’est pas à l’ordre du jour.

En 1992, dans un texte que vous avez écrit dans Felix, vous parlez de l’élaboration d’une culture visuelle de la vie des lesbiennes noires. Je voulais vous demander, comment imagineriez-vous un collectif de lesbiennes noires organisé autour d’une culture visuelle distinct des communautés précédentes qui, elles, se basaient sur une culture écrite ? Autrement dit, je pense, par exemple, à Audre Lorde et Cheryl Clarke, à leur public et à leur culture visuelle, leur distribution dans les médias grands publics, et la façon dont cela pourrait toucher un public plus large ou un public différent…

Je pense que c’est en train de se faire. La chose très intéressante que vous avez dite est l’existence de cette écriture lesbienne noire qui existe ici depuis un certain temps, et ses lecteurs sont des réalisateurs que je connais. Nous avons vraiment une sorte de communauté : Jocelyn Taylor, Shari Frilot, Leah Gilliam, Yvonne Welbon, Michelle Parkerson, Dawn Suggs. Je veux dire, nous sommes nombreuses à prendre soin les unes des autres, à parler entre nous, à écrire sur nous, à corriger le travail des autres.
Donc, ce dont nous avons besoin par la suite c’est a) de sortir ce long-métrage maintenant et b) d’avoir quelqu’un qui le travaille et le fasse ressembler à quelque chose. Nous toutes portons toutes les vestes et faisons tout nous-mêmes. Mais l’autre truc, c’est de créer une ouverture pour la prochaine génération ou pour n’importe qui le veuille. Réinventez-vous. Tout notre travail parle de ça et je pense que toutes nos vies parlent de l’invention de qui nous sommes et de comment nous travaillons, des moyens d’expression que nous choisissons. C’est juste la prochaine étape.

A propos de Isabelle B. Price

Isabelle B. Price
Créatrice du site et Rédactrice en Chef. Née en Auvergne, elle s’est rapidement passionnée pour les séries télévisées. Dès l’enfance elle considérait déjà Bioman comme une série culte. Elle a ensuite regardé avec assiduité Alerte à Malibu et Les Dessous de Palm Beach avant l’arrivée de séries inoubliables telles X-Files, Urgences et Buffy contre les Vampires.

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