Rose Troche : Interview de la scénariste, réalisatrice et productrice

Rose Troche

Interview accorde à Dara Nai le 7 mars 2012 pour le site Afterellen.com

Go Fish, le premier long-métrage de la scénariste, réalisatrice et productrice Rose Troche, a fait sa première au festival de Sundance en 1994 et était en passe de devenir l’un des titres les plus significatifs du cinéma lesbien. En faisant une avance rapide sur la carrière de Troche, on s’arrête sur The Safety of Objects, le film récompensé avec Patricia Clarkson et Glenn Close, sur l’épisode pilote de South of Nowhere, sur Six Feet Under de HBO, sur Ugly Betty de ABC, et, bien sûr, sur The L-Word.

Le dernier projet de Troche est Concussion, un film de l’auteure-directrice Stacie Passon. Concussion raconte l’histoire d’Abby, une femme au foyer fortunée, mariée à une femme, qui devient prostituée pour femmes, après une blessure à la tête.

Nous avons rencontré Rose au festival du film international de Berlin et l’avons interrogée sur ce projet en post-production, sur ce qu’elle pense de The Real L Word, et sur pourquoi il devrait y avoir plus de films lesbiens.

Qu’est-ce qui vous a attiré, en tant que productrice, vers le scénario de Passon ? C’est une histoire très unique.

Je crois à l’entraide entre amis lorsqu’ils en ont besoin, et tout particulièrement, mais pas exclusivement, concernant mes amies femmes. Donc si un ami me dit « Tiens, est-ce que tu peux lire mon scénario ? Tu peux me faire des remarques ? », je le fais. Je pense que l’on devrait s’aider à réussir, parce que cela est vraiment difficile.

Quand j’ai lu Concussion, j’ai su que c’était quelque chose de spécial, et j’ai su que je devais aider à ce qu’il soit réalisé et vu.

Était-ce dur de vous retenir d’enfiler votre casquette de directrice une fois le tournage commencé ?

Stacie est si sûre de ce qu’elle veut faire, c’est une femme si extraordinairement intelligente. Parfois lorsque je disais « Ça devrait être comme ça. Ça devrait être comme ci », elle s’opposait à moi et ne cédait pas. Je respectais vraiment ça parce que parfois je peux être autoritaire.

Dans l’histoire, Abby n’a pas eu sa révélation sans un peu d’aide. Elle lui est arrivée suite à une blessure à la tête.

C’est ce que j’aime dans ce film. Cela s’appelle Concussion mais la commotion n’est pas vraiment l’élément déclencheur. Ce n’est pas comme si elle était assommée et oubliait qui elle était, ou quelque chose comme cela. Elle est frappée à la tête et se dit « fais chier ! ». D’une façon assez étrange cela lui fait ouvrir les yeux, bien que cela les lui fasse fermer également. Devenir une prostituée n’est probablement pas la meilleure chose qui soit pour un mariage.

À votre avis, que dira le public lesbien à propos de la prostitution ? Pensez-vous que cela soit moins répréhensible parce que ses clientes sont des femmes ?

Le public lesbien est très difficile. Nous avons si peu de représentation que l’on attend beaucoup d’une œuvre. C’est dur de tenir le coup sous cette pression. J’imagine que beaucoup de choses seront dites, j’espère juste que certaines d’entre elles seront positives.

Pourquoi ? Parce que vous avez lu les commentaires sur The Kids Are All Right ?

C’est marrant. J’ai vraiment aimé The Kids Are All Right. Je me souviens être sur un toit à une soirée, et un ami était si scandalisé sur le fait que Julianne Moore couche avec Mark Ruffalo, et pas avec sa femme. Et j’étais genre « Ah, alors c’est dans cette direction que l’on va progresser ? ».

Dans les relations hétérosexuelles et homosexuelles, les gens se délaissent sexuellement. Cela arrive. Je déteste que les lesbiennes s'[énervent] tant à cause du vieux mythe du « Lesbian Bed Death ». Mais vous savez quoi ? C’est en fait un Mariage Bed Death. Ce n’est pas juste un truc gay. Vous devez travailler sur votre vie sexuelle avec votre partenaire. Si vous êtes ensemble depuis vingt ans et que vous avez deux enfants, vous devez vraiment travailler sur cette m**de. Mais l’histoire de Concussion n’est pas un avertissement.

Comment la décririez-vous ?

C’est le rêve d’une crise de la quarantaine. Le rêve de ce que quelqu’un pourrait faire, jouer dans un film. Il s’agit d’une femme qui sent qu’il lui reste peu de temps dans ce magnifique corps et veut l’utiliser. Et sa femme n’est pas tellement intéressée.

Abby devient prostituée et trahit les vœux de son mariage. Mais il y a une partie de son mariage qui est sacro-sainte, et elle ne la trahira pas. Personne n’a de nom. C’est Femme 1, Femme 2, Femme 3. Il s’agit de remplir le désir de coucher avec quelqu’un sans entrer dans l’intimité, si cela n’a, ne serait ce qu’un peu, de sens.

À quel point ce film est-il hot ? Vous savez que c’est ce que tout le monde attend.

[Rires] Eh bien, évidemment, il y a beaucoup de scènes de sexe dans le film. Certaines plus explicites que d’autres. Ses clientes représentent toute une gamme, c’est une autre chose que j’aime à propos du film, la gamme d’âge des femmes. Il y a une étudiante de l’Université de New-York, il y a une femme dans la cinquantaine. Nous voulions avoir une femme dans la soixantaine, mais nous n’avons pas réussi à trouver d’actrice. Donc, parfois vous voyez des seins, parfois non.

Comment était-ce de travailler avec Robin Weigert ? Le public qui ne la connait que comme Calamity Jane dans la série Deadwood d’HBO pourrait être surpris de voir combien elle est vraiment attirante. Elle s’est fait une beauté !

Robin était à 100%. Je pense qu’elle a eu la même réponse au scénario que nous toutes. Elle a saisi l’opportunité et a fait avec. Il y a 130 scènes dans le film et elle presque dans chacune d’entre elles. C’est un rythme à suivre. Je trouve qu’elle s’en est sortie comme une championne.

Je ne veux pas vous faire sentir vieille, mais ça fait 18 ans depuis Go Fish.

On est en train de discuter d’un deuxième Go Fish.

Sérieusement ?

Oui, je suis sérieuse. [Guinevere Turner] et moi prenons encore beaucoup de plaisir à travailler ensemble. Mais, je suppose que c’est parce que nous sommes toutes deux gémeaux, on se dispute beaucoup. Cela a toujours été comme ça.

Bon, vous êtes des exs. C’est toujours marrant.

Parfois vous ne perdez jamais la magie. [Rires] C’est une amie adorable et je l’aime. Mais oui, nous pensons vraiment que nous avons raison.

AE : À quoi pensez-vous ? Une suite ?

Il y a quelques années, Guin, V.S. Brodie et moi nous sommes rencontrées à Paris. Nous avons ouvert une bouteille de vin, sommes allées dans l’appartement de V.S. et avons mis le film à la télé. Et, oh mon Dieu. Il y avait tellement d’espoir dans le film. Il y a avait quelque chose de si mignon et de « ne pourrait-on pas tous bien s’entendre ? ». C’était vraiment sincère. C’est tellement difficile, après des années de vie, pour nous, d’en arriver à ce tendre espoir.

Donc, on se dit « Ok, allez on fait une suite où-en-sont-elles-maintenant ? ». Mais l’idée maintenant, ce n’est pas cela. Maintenant c’est comme un Go Fish 2.0, une approche différente de toute la chose.

Faites-ça. Nous avons besoin de matière.

C’est marrant. Je suis à Berlin à ce festival de films qui, parmi tous les festivals internationaux, programme le plus de films gays. Ceci dit, je ne vois pas beaucoup de contenu lesbien du tout. Ça me rend perplexe.

Pensez-vous que la raison est d’ordre financier ? C’est tellement dur de trouver des investisseurs pour un contenu lesbien. Même une web-série coûte trop d’argent si vous n’en avez pas.

Je suis d’accord. Mais les financements du public sont vivants et bien portants. Il y a eu deux films qui ont soulevé deux millions chacun sur Kickstarter le mois dernier. J’ai donné ces dernières années. C’est cela que l’on doit faire. Même si le nombre de fois où vos amis vous demandent de l’argent vous ennuie, si vous voulez voir ce projet donnez-leur cent euros ou ce que vous pouvez vous permettre de donner. Dans le cas des films lesbiens, ce n’est pas juste pour votre divertissement. Cela fait partie de notre héritage culturel. Je pense qu’il y a un problème de plus grande envergure ici.

A propos de Lou Morin

Lou Morin
Traductrice Anglais/Français

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